Nourrir sa mère

«Je suis en train de nourrir ma mère comme on nourrirait un enfant. Je n’ai pas le droit de sortir d’ici, de retirer mon masque pour manger ou boire moi-même, d’utiliser les toilettes de la chambre», énonce l'autrice.
Photo: Stéphanie de Sakutin Agence France-Presse «Je suis en train de nourrir ma mère comme on nourrirait un enfant. Je n’ai pas le droit de sortir d’ici, de retirer mon masque pour manger ou boire moi-même, d’utiliser les toilettes de la chambre», énonce l'autrice.

Mélikah Abdelmoumen est née à Chicoutimi en 1972. De 2005 à 2017, elle a vécu à Lyon. Elle est titulaire d’un doctorat en littérature de l’Université de Montréal et a publié de nombreux articles et nouvelles ainsi que plusieurs romans et essais, dont Les désastrées (2013) et Douze ans en France (2018). Elle a été éditrice chez Groupe Ville-Marie littérature, à Montréal, de juin 2019 à 2021. Son prochain livre, Baldwin, Styron et moi, paraîtra chez Mémoire d’encrier en février 2022. Elle est rédactrice en chef de la revue Lettres québécoises.

Je suis au CHSLD de Bagotville, au Saguenay, dans la chambre de ma mère, en train de l’aider à manger.

Mon fils, mon mari et moi avons sauté dans la voiture et sommes venus de Montréal plus tôt que prévu, une semaine avant Noël. Voyant la progression du variant Omicron, nous avons craint que ça devienne compliqué de nous déplacer d’une région à l’autre ou que le nombre de proches aidants autorisés à rendre visite aux pensionnaires du CHSLD soit réduit.

Je vis à Montréal et ma mère est depuis plusieurs années de retour à La Baie, sa ville natale. Ma tante Monique, mon oncle Rémi et la femme de ce dernier, Martine, sont les trois premiers sur la liste des proches aidants. Je suis la quatrième, car ce sont eux qui, vivant aussi à La Baie, s’occupent d’elle au jour le jour.

Je suis en train de nourrir ma mère comme on nourrirait un enfant. Je n’ai pas le droit de sortir d’ici, de retirer mon masque pour manger ou boire moi-même, d’utiliser les toilettes de la chambre. Omicron a déjà commencé sa progression folle, et ces précautions sont nécessaires pour protéger maman, ses voisins et tout le personnel qui s’occupe d’eux.

Temps meilleurs

 

La dernière fois que je suis venue, il y avait une accalmie, côté pandémie. J’avais le droit d’être dans la salle à manger commune avec ma mère, les autres pensionnaires et les préposées. J’ai des souvenirs incroyables de ces moments passés avec celles-ci, qui s’occupaient à quatre ou à cinq de tous les résidents du 2e étage. Elles faisaient des blagues, tentaient de motiver ceux qui faisaient mine de se laisser aller, présidaient avec fermeté et délicatesse à toutes les étapes du repas. Et elles faisaient les clowns, taquinaient les pensionnaires, se taquinaient entre elles. J’étais là, à rire d’un grand rire franc de chacune de leurs blagues, et ça faisait tellement de bien de les regarder et de vivre ça avec elles.

Je repense à tout ça en nourrissant maman, seule avec elle dans sa chambre, interdite de salle commune comme tous les proches aidants, Omicron oblige. Ma mère et moi, malgré notre relation houleuse, partagions cela : un certain humour très taquin, un besoin viscéral de rire, parfois dans les pires moments. C’est l’une des dernières choses à l’avoir quittée : son humour. Mes blagues ne lui font plus aucun effet, même les plus simples et les plus enfantines. Elle ne les comprend pas.

J’essaie de la convaincre de manger sa viande. Au mur, juste derrière, il y a une photo d’elle dans la quarantaine, au comptoir de la papeterie qu’elle avait ouverte à une époque à Montréal. Elle vendait stylos, plumes, cartes, papier, bibelots, cadeaux. Après des années à enseigner le français aux immigrés pour une commission scolaire, elle avait décidé de tenter ça : commencer une autre vie, avoir sa propre boutique.

Une vie, avant

 

La femme que je suis en train de nourrir à la petite cuiller et que les préposées du CHSLD connaissent malade, déclinante, frappée de démence, cette femme dont ils et elles prennent soin, a eu une vie remplie de projets audacieux. Dans le monde de la musique, de la politique, puis avec ce commerce.

Avant ça, elle avait rencontré un Tunisien dans son coin de pays et l’avait accueilli dans sa vie. Ils se sont mariés et ont eu deux filles, ma sœur et moi. Ils ont quitté le Saguenay pour la grande ville, Montréal. Ils ont divorcé et elle a ouvert cette boutique où j’ai eu mon premier emploi d’étudiante.

Toute cette vie, sa vie, me revient à l’esprit en regardant cette photo d’elle, tête haute, volontaire, belle et pleine de vie derrière son comptoir caisse.

Je regarde celle qui se trouve devant moi aujourd’hui et je me dis que même si elle ne s’en souvient pas, elle porte tout ça en elle.

Et tous les autres pensionnaires, les aînés qui vivent ici parce que leurs familles ne sont pas en mesure de les héberger, quelles aventures, quels accomplissements, quelles folies et quels exploits se cachent dans un coin de leur cerveau auquel ils n’ont plus accès ? Quels souvenirs et quelles petites révolutions ne sont-ils plus en mesure de nous raconter ou de se rappeler ?

Je pense aux préposés qui s’occupent d’eux, rient avec eux, leur prodiguent tous les soins nécessaires, après presque deux ans de pandémie, sans baisser les bras, sans perdre leur rigueur ou leur engagement à la tâche et je me dis : ils et elles ne connaissent peut-être pas en détail tous les parcours qui se cachent derrière chacun de leurs résidents, ce serait impossible. Mais une chose est évidente : dans leur manière de s’adresser à leurs pensionnaires et aux familles de ces derniers, les membres du personnel du CHSLD de Bagotville, même après deux ans de cette situation incroyablement difficile, continuent d’agir avec un respect qui aujourd’hui me bouleverse. Je les en remercie de tout cœur.

Parce qu’on dirait, dans chacun de leurs gestes, qu’ils et elles savent que derrière ces corps fragiles, abîmés, derrière ces êtres désormais sans mémoire, sans mot, il y a des personnes qui ont vécu des moments graves et des moments fabuleux, des gens qui ont fait des choses incroyables, qui ont vibré, agi, osé.

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