Le mépris de la science freine le combat du Québec contre la COVID-19

L'autrice estime que « la science qui montre clairement que de meilleurs masques sont nécessaires ».
Photo: La Presse canadienne L'autrice estime que « la science qui montre clairement que de meilleurs masques sont nécessaires ».

En mars 2020, de nombreux responsables de la santé publique d’ici et d’ailleurs ont insisté sur le fait que le nouveau coronavirus qui balayait le monde n’était pas aéroporté. On nous a dit de nous laver les mains et d’éviter de nous toucher le visage, et certaines personnes sont allées jusqu’à désinfecter leurs emplettes avant de les ranger.

En tant que journaliste scientifique qui écrit sur des virus tels que les coronavirus depuis près de deux décennies, je savais que certains chercheurs n’étaient pas d’accord avec les principaux messages transmis au public. Ils me disaient que le nouveau virus SARS-CoV-2 se propageait probablement beaucoup plus facilement dans l’air que ce que nos dirigeants n’affirmaient.

Sur la base de leurs travaux préliminaires et de ce que nous savions d’événements antérieurs comme l’épidémie de SRAS de 2003, j’ai écrit un article pour la publication technologique WIRED, publié le 14 mars 2020, sonnant l’alarme à l’effet que cette nouvelle propagation pandémique était probablement aéroportée. J’espérais que les responsables de la santé publique, y compris ceux d’ici, chez moi, au Québec, commenceraient à réaliser la facilité avec laquelle le nouveau virus pourrait se propager.

La lente courbe d’apprentissage

Nous avons beaucoup appris depuis mars 2020, mais plusieurs des responsables au Québec semblent avoir une courbe d’apprentissage plus lente. Il est devenu clair que le virus qui cause le COVID-19 est aéroporté et que de meilleurs masques offrent une meilleure protection.

Pourtant, lors de deux conférences de presse précédant les vacances de Noël, le directeur national de santé publique du Québec, Horacio Arruda, a mis en doute la supériorité des masques N95 sur les masques chirurgicaux. Dans les deux cas, il a admis qu’il y avait des situations où le N95 était nécessaire, mais il a réfléchi avec confusion sur le fait que cela pourrait ne pas toujours être le cas.

Le raisonnement de Dr Arruda était bizarre. Il a expliqué à quel point les masques N95 sont inconfortables et a suggéré qu’un masque chirurgical bien ajusté serait préférable dans ce cas. C’est une logique tordue, d’autant plus que de nombreux médecins préféreraient au moins avoir le choix de porter des N95, voire des KN95, plus faciles à porter. Certains professionnels de la santé pourraient décider que l’inconfort d’un N95 est un prix personnel inférieur à payer comparativement à contracter la COVID-19 ou à la transmettre à leurs patients ou à leur famille.

Et maintenant, la situation continue de changer. Il est demandé aux travailleurs de la santé de revenir cinq jours après leur infection s’ils vont mieux ou sont asymptomatiques. Legault a déclaré lors de la conférence de presse du 30 décembre qu’il y avait suffisamment de masques N95 pour ces travailleurs de la santé touchés « pour les prochaines semaines ». Mais c’est loin d’être une protection suffisante pour l’ensemble du système de santé, et surtout pas de manière durable.

Lors de la conférence de presse qui a précédé les vacances des Fêtes, Dr Arruda a également miné l’importance des masques N95 en disant qu’il n’y avait pas d’études en cours quant à l’impact du masque sur le variant Omicron. C’était un commentaire absurde. Le monde entier a pu constater que le variant Omicron est plus transmissible. Pourquoi commencerions-nous à douter de la nécessité de masques supérieurs, devant la plus grande transmissibilité du variant?

Dr Arruda a souvent été à la remorque de la science dans cette pandémie, ce qui serait pardonnable si ce n’était pas son travail principal de rester au courant de la recherche et d’appliquer le principe de précaution.

L’importance des communications claires

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a payé des dizaines de milliers de dollars pour que le directeur de la santé publique ait un « coach en communication », mais Dr Arruda ne semble pas encore saisir pleinement la nécessité d’offrir des communications claires.

Son compte Twitter compte plus de 36 000 abonnés, mais il n’a partagé que deux messages en deux ans de pandémie. Le plus récent, en mars dernier, retransmet une prépublication sur l’efficacité de la seconde dose. Le précédent, qui remonte au 24 janvier 2020, confirme « qu’il n’y aucun cas au Québec »…

Certes, Twitter n’est pas la principale plateforme de diffusion des messages de santé publique, mais cela montre un manque d’initiative déconcertant en matière de communication de santé publique.

L’importance des masques

Au début de la pandémie, de nombreux journalistes couvrant la santé et des responsables de santé publique ont minimisé l’importance des masques N95 ou même des masques chirurgicaux, car il y avait une pénurie d’approvisionnement. Ce fut une erreur, car cela a semé le doute dans le public sur l’importance d’utiliser des masques de bonne qualité – et ce doute est devenu difficile à dissiper.

Plusieurs experts ont pourtant insisté sur le fait que les N95 confèrent une meilleure protection contre les particules virales infectieuses. Les travailleurs de la santé le savent, tout comme leurs syndicats. C’est pourquoi la Fédération de la santé et des services sociaux affiliée à la Confédération des syndicats nationaux (FSSS-CSN) a lancé un nouvel appel pour que des N95 soient mis à la disposition de tous les travailleurs de la santé. Ce n’est pas une nouvelle revendication, le syndicat a demandé la même chose à l’été 2020. Il a fallu l’intervention de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail pour que le message finisse par passer.

Nous avons besoin que le Dr Arruda favorise l’accès à de meilleurs masques pour les travailleurs de la santé et communique au public pourquoi le combat contre Omicron nécessite des masques de meilleure qualité.

Cependant, dès le début de cette pandémie, Dr Arruda a fait preuve d’une dangereuse nonchalance. Alors que j’écrivais mon article de mars 2020 sur la propagation aéroportée du coronavirus, il était au Maroc pour des vacances qu’il a maintenues malgré des signaux clairs qu’un virus pandémique se précipitait vers le Québec.

Pour que nous soyons tous en sécurité ici et que la vie revienne à la normale plus rapidement, il est temps que lui et nos autres responsables de la santé publique se familiarisent avec la science qui montre clairement que de meilleurs masques sont nécessaires.

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