Urgence d’agir au Soudan

«L’opposition populaire au Soudan ne veut rien savoir d’un accord de
Photo: Agence France-Presse «L’opposition populaire au Soudan ne veut rien savoir d’un accord de "partage du pouvoir" qui laisserait l’appareil militaire intact», écrivent les auteurs.

Tous les jours depuis le coup d’État du 25 octobre dernier, le Soudan résonne des cris, des larmes et des coups de feu entendus dans la grande métropole de Khartoum. Des centaines de milliers de personnes sont dans la rue pour réclamer le départ des militaires. Des cortèges, des barricades, des occupations, toutes pacifiques, ne cessent de défier le pouvoir de l’armée.

Jusqu’à maintenant, le général Abdel Fattah al-Burhan, qui gouverne la junte militaire, ne veut pas céder le pouvoir, quitte à y intégrer quelques « technocrates » pour créer l’illusion d’un retour à la « normalité ». Il a suspendu la Charte constitutionnelle acceptée en 2019 et décrété l’état d’urgence. Certes, ce général bénéficie de l’appui d’une majorité de l’armée ainsi que de puissantes organisations paramilitaires qui sèment la terreur en toute impunité.

Les militaires soudanais sont également appuyés par certaines puissances régionales, dont l’Égypte, Israël, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. En face de ce puissant dispositif s’organise une alliance très vaste de la société civile et des partis d’opposition qui, malgré leurs divergences, sont unis pour renvoyer les soldats dans les casernes et entamer un processus démocratique.

Cet affrontement reproduit une situation qui existe depuis longtemps au Soudan. En 1969, le général Gaafar Muhammad Nimeiry s’est emparé du pouvoir pour être finalement renversé par une insurrection populaire en 1985. Après un printemps démocratique animé par des syndicats, des associations civiles et l’opposition politique, un nouveau coup d‘État réalisé en 1989 a ramené l’armée au-devant de la scène avec le général Omar al-Bashir, alors secondé par des factions islamiques se réclamant faussement de la religion pour semer la destruction dans plusieurs régions du pays, notamment au Darfour où plus de 300 000 personnes ont été tuées, selon l’ONU.

En 2019, finalement, le ras-le-bol populaire force le départ de Bashir, alors poursuivi pour crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale. Les militaires sont alors désarçonnés, mais restent protégés, tel un État dans l’État, car ils sont au contrôle de l’économie du pays.

Une économie de prédation

Dans l’ouest du pays, notamment dans les provinces du Kordofan et du Darfour, les entreprises sous contrôle militaire exploitent d’immenses territoires où l’on cultive le sésame, le coton et l’arachide et où l’on trouve également des mines d’or et des quantités énormes de bétail. Ces ressources exportées principalement vers les pétromonarchies du Golfe représentent des revenus de plus de 2,5 milliards de dollars.

Fortement militarisées, tenues par des milices contrôlées par les seigneurs de la guerre et l’armée, ces activités se font sur un mode quasi esclavagiste, avec des salaires d’un dollar par jour pour les ouvriers agricoles qui vivent constamment sur le bord de la famine.

Ailleurs au Soudan, la population survit à peine grâce à une aide internationale contrôlée en bonne partie par l’armée et surtout grâce aux remises des millions de travailleurs soudanais qui occupent les emplois mal payés et dangereux dans l’agriculture et les services dans la région.

Une partie des militaires serait disposée à se ranger avec le peuple, mais elle craint l’appareil de sécurité du général al-Burhan, structuré autour des redoutables troupes d’élite qui ne craignent pas de tirer dans le tas et de torturer des jeunes attrapés au hasard dans les rues de Khartoum.

Sous la pression internationale, le général tente depuis le coup d’État d’octobre de redorer son blason en invitant certains leaders de l’ancien gouvernement démocratique à constituer une coalition, avec l’appui de l’ex-premier ministre Abdallah Hamdok. Mais jusqu’à maintenant, peu de gens ont répondu à cet appel qui semble au premier abord être une tentative de « relookage » qui préserverait le pouvoir de l’armée. L’opposition massive qu’on trouve dans la rue est pratiquement unanime à demander un retour pur et simple de l’armée dans les casernes.

L’espoir de la démocratie

La résistance actuelle a acquis un caractère particulier parce qu’elle résulte d’une irruption « par le bas », c’est-à-dire de quartiers et de villages où prévalent des « assemblées populaires » et où tout le monde a voix au chapitre, tant sur la question de la sécurité que sur celle de l’approvisionnement alimentaire et médical.

Les bénévoles qui peuplent les groupements civiques veulent bien sûr le soutien des partis de l’opposition, mais sans subordination (ils sont majoritairement regroupés dans la coalition « Forces pour la liberté et le changement »). De cette vaste alliance civile et politique émerge, dans le sillage du plan de transition de 2019, un projet qui ferait évoluer le pays vers la justice sociale, la fin de la corruption, le fédéralisme, la laïcité et le respect des différences culturelles.

Pendant que le gouvernement militaire affirme vouloir ramener la paix, les affrontements se multiplient. Malgré cette situation, les États-Unis et plusieurs de leurs alliés, dont le Canada, avec l’appui de l’ONU et de l’Union africaine, se disent encouragés par les appels du général à négocier avec une partie de l’opposition autour de l’ex-premier ministre Hamdok.

Cependant, l’opposition populaire ne veut rien savoir d’un accord de « partage du pouvoir » qui laisserait l’appareil militaire intact. Pour le moment, l’unité de l’opposition se fait sur un triple refus des négociations, du « partenariat » et de la légitimité de l’armée.

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