De quelques affirmations au sujet de la loi 21

Après qu’une enseignante de Chelsea a été démise de ses fonctions ce mois-ci parce qu’elle porte un hijab, des gens se sont rassemblés pour protester contre la loi 21. Sur la photo, une personne tient une pancarte sur laquelle est écrit: «Sa tête, son choix».
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Après qu’une enseignante de Chelsea a été démise de ses fonctions ce mois-ci parce qu’elle porte un hijab, des gens se sont rassemblés pour protester contre la loi 21. Sur la photo, une personne tient une pancarte sur laquelle est écrit: «Sa tête, son choix».

Précisons d’abord que nous abhorrons les réactions intempestives en provenance du Canada anglais. Elles ne sont ni nouvelles ni utiles. Rappelons aussi que nous sommes des partisans décidés de la laïcité de l’État, des souverainistes et des défenseurs des droits des femmes. Pourtant, nous faisons partie de cette large minorité québécoise qui désavoue la position de la loi 21 sur le port des signes religieux, particulièrement pour le corps enseignant. Nous souhaitons réfuter quelques-unes des affirmations avancées par monsieur Lisée dans sa chronique « Laïcité et obscurantisme » (15 décembre).

La loi 21 serait, selon lui, féministe, parce qu’elle réprouve les manifestations de soumission des femmes, mais aussi parce qu’elle pourrait aider celles qui veulent s’extraire d’un environnement de soumission. Oui, les grandes religions sont toutes, à des degrés divers, empreintes de conceptions et de règles discriminatoires à l’égard des femmes et des minorités sexuelles. Il n’appartient cependant ni à monsieur Lisée, ni à l’État de décider pour les femmes et parfois malgré elles, de quoi sera fait le chemin de leur émancipation. Quand les femmes ont besoin de politiques étatiques, elles en réclament haut et fort, surtout celles qui s’estiment discriminées, oubliées. Des organismes féministes les soutiennent activement. Ceux-ci mènent le combat, avec les femmes, en respectant leurs aspirations. Personne ne peut se substituer aux principales concernées.

La loi 21 serait antidiscriminatoire. Une « pression sociale colossale » aurait conduit les religieux québécois de la majorité catholique à abandonner leurs costumes et symboles ostentatoires suite à la Révolution tranquille. Et donc, c’est maintenant le tour des religions minoritaires. Le problème est que ce récit lu et entendu depuis la tristement célèbre « charte des valeurs » est faux. C’est le concile Vatican II (1962-1965) qui a conduit les religieux et religieuses du Québec et d’ailleurs à abandonner les aspects les plus contraignants des habits religieux. L’Église catholique voulait alors se rapprocher des croyants, se mettre à leur diapason, à un moment où la modernité prenait de plus en plus de place.

Rappelons qu’il était assez fréquent jusque dans les années récentes, de retrouver dans nos écoles publiques des enseignantes portant jupe plutôt longue et chemisier décoré d’une croix fort visible. Tout le monde savait qu’il s’agissait de religieuses et personne ne s’en préoccupait. C’est au moment où la question du port du voile est apparue dans nos écoles que nous nous sommes découvert un appétit pour de longs débats sur les signes religieux.

Notre loi 21 serait, selon M. Lisée, avant-gardiste. Nous serions, en Amérique du Nord, le peuple le plus progressiste à plusieurs égards. Notre indépendance à l’égard des dogmes religieux s’est affirmée avec vigueur, nous en convenons. Mais il y a un monde entre la volonté populaire de vivre dans un État libéré de toute influence religieuse — ce à quoi nous souscrivons — et l’aspect le plus détestable de la loi 21, celui d’interdire à des enseignantes portant un voile d’exercer leur métier. Nous insistons sur le voile même si la loi s’applique à l’ensemble des signes religieux visibles. Pourquoi ? Parce que c’est lui le vrai sujet du débat.

Revenons à ce qu’est la laïcité : une vision du monde affirmant l’importance d’un État qui gouverne en ne soutenant aucune religion, en n’en préférant aucune, de même qu’en adoptant des lois fondées sur le bien commun plutôt que sur des diktats religieux. Que les personnes employées par l’État portent ou non des signes religieux n’est qu’une des nombreuses mesures pouvant être prises par un gouvernement laïque. Dit autrement : la loi 21 n’est pas LA laïcité. Le gouvernement caquiste, appuyé, il est vrai, par une large partie de la population québécoise, a choisi une mesure particulière, mais plusieurs autres auraient pu être envisagées : mettre fin au financement des écoles privées religieuses, annuler les exemptions fiscales pour les bâtiments religieux. Chaque gouvernement dans chaque pays décide de la forme que prendra la laïcité chez lui.

Il était probablement plus rentable politiquement de s’en prendre à quelques dizaines de femmes enseignantes dont le seul tort est de porter un voile que plusieurs ne veulent pas voir. Certains craignent un prosélytisme qui n’a jamais été démontré. D’autres diront : on ne veut pas dans une classe une enseignante porteuse d’un symbole de soumission des femmes. L’argument se discute et est débattu depuis bien des années chez les féministes sans que des consensus émergent. Les auteurs de ce texte, incidemment, connaissent plusieurs femmes musulmanes portant le voile qui sont des battantes, allumées et féministes. Se pourrait-il que leur réalité soit plus complexe que ce que nous imaginons ? Si on les écoutait ? Et si on faisait confiance à nos enfants et petits-enfants ? Confrontés à des influences multiples — parents, enseignants, éducatrices, amis, sans compter Internet — ils sauront tracer leur voie pour la suite des choses.

En conclusion, le chroniqueur affuble les croyances religieuses d’épithètes peu flatteuses : superstitieuses, ostentatoires quant aux religions minoritaires, éloignées du progrès. Nous, pourtant non-croyants, éprouvons un immense malaise devant ce jugement. Le choix d’épithètes manifeste un irrespect profond pour celles et ceux qui ont des convictions religieuses. Par ailleurs, monsieur Lisée ignore-t-il que plusieurs militantes et militants progressistes et féministes s’inscrivent dans une longue lignée de personnes croyantes, au Québec, et ce, depuis longtemps ?

Souhaitons que le temps des Fêtes fasse réfléchir chacune et chacun d’entre nous sur la manière de tenir des débats dans le respect et l’écoute de tous.

Réponse du chroniqueur

Quelle serait la réaction de Mme David et de M. Seymour si des fonctionnaires, hommes ou femmes, se mettaient à porter autour de leur cou le symbole d’une organisation laïque officiellement favorable à l’inégalité des hommes et des femmes et affirmant que l’homosexualité est à proscrire ? Immédiatement, ils dénonceraient l’apparition de symboles misogynes et homophobes dans l’État. Mais parce que les symboles sont religieux, ils tournent la tête, ferment les yeux, bénissent l’affront. Comme les multiculturalistes canadiens et Québec solidaire, les deux auteurs ont avalé le principe du primat de l’affichage religieux — admirable — sur l’affichage des autres convictions, interdit. Qu’ils n’y voient pas une discrimination intolérable est inexplicable. Quant à l’affichage chrétien, Vatican II a effectivement eu un impact, mais comme les auteurs le notent, il a fallu du temps avant qu’il ne disparaisse complètement. S’il en restait, peut-être quelques dizaines, la loi 21 l’interdit désormais. Cela est juste et bon.

Jean-François Lisée

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