Assumer sa part de responsabilité dans la crise ukrainienne

«En massant ses troupes à la frontière de l’Ukraine et en agitant le spectre d’une possible intervention armée afin d’y défendre la population russophone supposément victime de génocide, Vladimir Poutine a trouvé la meilleure façon de tuer dans l’œuf toute possibilité que le pays puisse se joindre à l’OTAN», affirme l'auteur.
Photo: Associated press «En massant ses troupes à la frontière de l’Ukraine et en agitant le spectre d’une possible intervention armée afin d’y défendre la population russophone supposément victime de génocide, Vladimir Poutine a trouvé la meilleure façon de tuer dans l’œuf toute possibilité que le pays puisse se joindre à l’OTAN», affirme l'auteur.

L’Europe et les États-Unis sont sur leurs gardes après que différents rapports ont fait état d’une mobilisation importante des troupes russes à la frontière ukrainienne, faisant ainsi planer un nouveau coup de force contre Kiev après celui de 2014 qui a vu des indépendantistes prorusses (armés par Moscou) prendre le contrôle de l’est du pays et les troupes russes annexer purement et simplement la Crimée, zone stratégique majoritairement russophone qui permet à la Russie de déployer sa marine de guerre dans la mer Noire.

Chez nous, la messe a déjà été dite : Vladimir Poutine est un tyran sanguinaire hanté par des rêves de grandeur, nostalgique de l’Union soviétique et désireux de recréer une grande Russie puissante. Voilà pourquoi il n’est guère surprenant d’entendre certains comparer la situation actuelle à celle de Munich en 1938, lorsque la France et son allié britannique durent négocier avec Hitler. Doit-on chercher à apaiser Poutine ou doit-on au contraire tirer les leçons de Munich et tenir tête à un individu qui voudra constamment étendre son territoire au détriment de ses voisins ? En somme, après avoir désigné le méchant de service, l’Occident a maintenant tout le loisir de s’arroger le monopole du cœur dans cette affaire. Cela nous arrange bien.

Examen de conscience

Cette rhétorique nous évite toutefois d’avoir à faire notre examen de conscience et à prendre en compte notre part de responsabilités dans la crise ukrainienne. En cela, il est important de bien comprendre la rhétorique du Kremlin pour mieux saisir ce qui motive l’attitude de Moscou. Pour Vladimir Poutine, la Russie a été flouée par la promesse étasunienne de l’ordre libéral qui a succédé à la guerre froide et qui devait unir les États au sein d’un ensemble de normes et de principes devant privilégier le multilatéralisme, la concertation et le dialogue. Or, ces principes souhaités et encouragés par Washington demeurèrent une réalité largement théorique, et les États-Unis n’ont jamais hésité à agir de manière unilatérale lorsque ses intérêts géostratégiques étaient en jeu. Il suffit de penser à cet égard aux interventions unilatérales au Kosovo en 1999 ou en Irak en 2003.

En outre, les États-Unis ont manqué à leur promesse envers la Russie, qui garantissait à Moscou que l’OTAN ne chercherait jamais à intégrer au sein de son organisation d’anciens satellites ou républiques soviétiques. Or, il n’en fut rien, et l’alliance est maintenant aux portes de la Russie (avec les trois pays baltes), qui se voit maintenant menacée par une organisation dirigée par un pays qui a déjà montré ses velléités d’agir de manière unilatérale en vue d’imposer ses idéaux et son modèle politique ailleurs dans le monde. Ce fut une hypocrisie de trop pour Moscou et, face à cette menace, le Kremlin a fait le choix de marquer son opposition par la force en 2008, après que la Géorgie eut manifesté son intention de joindre l’organisation.

La crise ukrainienne s’inscrit dans la même logique, et l’Occident paie maintenant le prix de son hypocrisie de jadis. Après avoir lancé des discussions en vue d’admettre l’Ukraine au sein de l’OTAN, l’Occident ne pouvait s’attendre qu’à une réaction semblable à celle dont la Géorgie fut victime en 2008. Le pays ne bénéficiant plus d’une masse démographique suffisante pour y faire élire un chef d’État favorable à Moscou, une réaction par la force fut la façon pour le Kremlin non seulement de marquer son opposition à ce projet, mais aussi de briser le rêve ukrainien d’adhérer à l’OTAN (il s’agit d’ailleurs d’une disposition de la Constitution ukrainienne). En effet, comme il s’agit d’un traité de défense mutuelle, toute violation de la souveraineté d’un des membres de l’organisation par un État tiers exigerait une réplique militaire des autres pays signataires. Ainsi, en maintenant la pression sur l’Ukraine en massant ses troupes à la frontière du pays et en agitant le spectre d’une possible intervention armée afin d’y défendre la population russophone supposément victime de génocide, Vladimir Poutine a trouvé la meilleure façon de tuer dans l’œuf toute possibilité que l’Ukraine puisse se joindre à l’OTAN puisque les pays occidentaux n’ont nullement la volonté d’entrer en guerre contre le géant russe. En revanche, on comprendra aisément que le maître du Kremlin n’a pas intérêt à faire diminuer la pression sur son voisin tant et aussi longtemps que les Ukrainiens s’obstineront à se joindre à cette organisation.

Provocation

Qu’on le veuille ou non, l’Occident a donc une lourde part de responsabilités dans le réveil russe qui semble vouloir nous replonger dans une nouvelle guerre froide avec nos ennemis d’hier. Alors que les États-Unis promettaient en 1991 un nouveau monde marqué par le dialogue, la paix et la concertation, Washington a tout simplement manqué à ses engagements par ses actions unilatérales. Peut-on réellement blâmer la Russie qui voit, pour paraphraser Poutine dans un discours de 2007, apparaître en Bulgarie et en Roumanie des « bases américaines légères avancées » de 5000 militaires chacune et que l’OTAN continue de rapprocher ses forces avancées aux frontières du pays ? L’élargissement de l’OTAN est un facteur représentant une provocation sérieuse et abaissant le niveau de la confiance mutuelle, et les Russes sont légitimement en droit de demander ouvertement contre qui cet élargissement est opéré.

Or, que sont devenues les assurances données par l’Occident à la suite de la dissolution du Pacte de Varsovie ? Comment la Russie peut-elle croire à ses promesses de multilatéralisme après les nombreuses violations occidentales de ce principe ? Évidemment, à défaut d’assumer nos responsabilités, il est plus aisé de diaboliser celui qui ose nous tenir tête en recourant aux comparaisons les plus viles. Mais cela ne nous sortira pas du problème auquel nous faisons face ; cela ne fera qu’envenimer la situation encore davantage.

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