Pourquoi je suis fier d’être Québécois

«Avec la Révolution tranquille, nous avons conçu une forme de nationalisme très intense qui se conjuguait avec le libéralisme — un mariage plutôt rare, impossible aux yeux de nombreux Européens», écrit M. Bouchard.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Avec la Révolution tranquille, nous avons conçu une forme de nationalisme très intense qui se conjuguait avec le libéralisme — un mariage plutôt rare, impossible aux yeux de nombreux Européens», écrit M. Bouchard.

La fierté ne vient pas aisément aux nations minoritaires comme le Québec qui ont vécu l’expérience de l’oppression. Longtemps dominé de l’extérieur par le colonialisme anglais et de l’intérieur par le cléricalisme, notre peuple a dû lutter pour repousser l’image de ce qu’on voulait faire de lui : une population docile, résignée, convaincue de son impuissance, inapte aux affaires, vouée aux choses de l’esprit et de la religion, résignée à son infériorité sociale etculturelle. Des notables canadiens-français n’ont pas manqué d’exploiter quelques-uns de ces traits pour s’élever socialement en trafiquant avec le colonisateur. Garneau lui-même, si intègre, si sensible à la condition des siens et préoccupé de leur relèvement, les mettait néanmoins en garde contre « le brillant des nouveautés sociales et politiques ». Il fallait laisser cela à de plus forts que nous.

Voilà un terreau où la fierté ne vient pas aisément. Notre histoire en offre pourtant plusieurs motifs. Le principal tient dans les luttes qui ont permis le maintien improbable d’une petite nation francophone en Amérique. Le mouvement patriote en est un autre. La fierté a aussi inspiré d’autres combats, dont la plupart répondaient à des actes de provocation ou d’humiliation — comme l’épisode que nous venons de vivre en réaction à l’affront du p.-d.g. d’Air Canada.

Dans d’autres circonstances, les choses se sont passées différemment. Notre passé recèle des sources de fierté dont nous ne sommes peut-être pas assez conscients. Sur divers plans, la minorité que nous sommes a plus de mérite que d’autres nations à se poser comme société de droit, très attachée aux valeurs libérales, même si l’affirmation de ces valeurs risquait parfois de compromettre la survie et le déploiement de notre culture. À diverses occasions, ces impératifs se sont en effet trouvés en opposition. Néanmoins, nous avons presque toujours su aménager des voies de compromis qui sauvegardaient l’essentiel de part et d’autre. En voici quatre exemples.

Nationalisme intense

Avec la Révolution tranquille, nous avons conçu une forme de nationalisme très intense qui se conjuguait avec le libéralisme — un mariage plutôt rare, impossible aux yeux de nombreux Européens. De même, dans les débats sur la langue qui ont jalonné les cinquante dernières années, nous avons su fortifier les bases du français tout en ménageant les droits fondamentaux des minorités. En matière d’intégration des immigrants, nos politiques, encore là, ont favorisé un mode d’insertion qui permet la diversification culturelle sans mettre en péril les valeurs et les droits essentiels de notre société. Enfin, même si elle allait entraîner un afflux culturel intense et diversifié, nous n’avons pas hésité à ouvrir largement les portes de la mondialisation.

Il faut insister aussi sur le contexte dans lequel ces choix ont été faits. Alors que s’amorçait la mondialisation culturelle dans les années 1960-1980, nos élites, conscientes de notre fragilité culturelle, auraient pu céder à la tentation de la fermeture. Elles ont fait le contraire. C’est pourquoi j’affirme que nous avons plus de mérite que d’autres à pratiquer des politiques d’ouverture, à souscrire au pluralisme et à maintenir le cap du libéralisme. C’est également pourquoi je suis très contrarié par les leçons de moralité civique en provenance du Canada anglais, alors que sur ce terrain — si l’on fait exception de la loi 21 — notre dossier vaut bien le leur.

Le gouvernement fédéral

Voici d’autres motifs de fierté : l’énergie que nous avons mise à contrer les incessantes menées centralisatrices du gouvernement fédéral, la façon dont à partir des années 1960 nous avons conquis notre place dans la sphère économique, la détermination mais aussi la prudence que nous avons observées dans la décléricalisation de notre société, la réputation très enviable dont nous jouissons maintenant dans le domaine scientifique, la lutte que nous avons conduite en faveur de l’égalité sociale tout en la conjuguant avec un développement économique robuste, la vitalité dont nous faisons preuve dans la sphère de la création…

J’exagère ? Qu’on y regarde bien, chacun de ces énoncés est parfaitement établi. Et si on a des doutes, il suffit de se comparer. C’est en pensant à tout cela, j’imagine, que Mario Polèse, dans son dernier livre (Boréal), parle du « miracle québécois ». Nous avons suffisamment de maux, ne nous battons pas la coulpe quand il n’y a pas lieu.

Cela dit, notre statut de peuple opprimé nous a mis parfois dans des situations embarrassantes. Ce fut le cas lors des deux crises de la conscription. On nous demandait d’aller combattre pour la liberté, en l’occurrence celle de la France, mais aussi pour notre colonisateur. Ce sujet nous a beaucoup divisés et, aux yeux de plusieurs, diminués.

Encore une fois, je n’ignore pas nos défauts et nos faiblesses (j’y reviendrai une autre fois), ni le mal que nous nous sommes infligé en repoussant de grands rendez-vous avec l’histoire. Je vois néanmoins dans tous les traits et antécédents que je viens d’évoquer autant de motifs de fierté. Nous sommes arrivés à nous comporter très décemment dans plusieurs situations très difficiles pour une minorité. Nous n’avons pas de leçon à recevoir de qui que ce soit sous le rapport de la vertu collective.

C’est pourquoi j’ai peine à comprendre la honte de soi qui habite un certain nombre des nôtres, tout comme la mode récurrente de l’autodénigrement (notre médiocrité, notre paresse, notre manque d’idéal, notre égoïsme…).

On voit par là, de nouveau, qu’il n’est pas facile pour une minorité longuement dominée et calomniée de se montrer belle. Un peu comme dans la fable du loup et de l’agneau, les petits ont souvent tort. Jusqu’à ce qu’ils se redressent.

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