Consolations de Noël

«Dans cette lumière froide, certains parviennent à devenir de plus en plus aimants et fraternels», écrit M Dufresne.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Dans cette lumière froide, certains parviennent à devenir de plus en plus aimants et fraternels», écrit M Dufresne.

Vivement les alléluias de Haendel et de Cohen, les « Et incarnatus est » de Mozart, les cantiques joyeux d’antan et les festins aux sept desserts. Les temps sont apocalyptiques. Entre deux nouvelles sur la pandémie, il y en a une sur une mort qui aurait pu être évitée, une autre sur des événements extrêmes, une troisième sur les insuffisances du système de santé, une quatrième sur l’inflation. Comme nous avons renoncé au paradis céleste, nous attendons tout d’un paradis terrestre qui se transforme sous nos yeux en enfer. Les divertissements ne manquent pas, mais, si l’on en juge par l’offre de Netflix, ils sont eux-mêmes apocalyptiques, d’où une multiple anxiété devenant incurable faute de psychologues en nombre suffisant.

Et la lucidité, mère du tragique, est à l’ordre du jour, si bien que nous sommes tous appelés, du plus faible au plus fort, à devenir des héros de l’absurde, comme les voyageurs de Baudelaire :

« De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,

Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! »

Dans cette lumière froide, certains parviennent à devenir de plus en plus aimants et fraternels. Ce sont peut-être les saints de notre époque. Mais les autres, mais vous et moi ? N’en sommes-nous pas ramenés à cette histoire sacrée, récit, pour une bonne part, mais récit établi par des humains que nous n’avons aucune raison de juger inférieurs à nous : comme l’aurait fait tout père ayant lancé ses enfants dans une aventure trop dure pour eux, Dieu nous envoya des messages (les grands mythes, les livres sacrés, les philosophies, le grand art) et des messagers (Lao Tseu, le Bouddha, Platon, Tagore). L’un de ces messagers, Jésus, se présenta comme Son fils et accepta, par amour pour nous, le double supplice, social et physique, de la croix, avant de retourner pour l’éternité auprès de son père.

La naissance de ce messager fait depuis 2000 ans, chaque année, la joie des chrétiens, une joie qui, hélas, à certains moments, a dégénéré en un chant de guerre et de victoire, ce qui a discrédité l’Église qui la transmettait et par là privé de consolation le commun des mortels jadis chrétiens.

Consolation ! Le mot lui-même semble avoir été banni en même temps que la chose. Jamais, dans ces médias où la souffrance est omniprésente, il n’est question de son sens, de ce qui pourrait l’adoucir et peut-être en favoriser, par l’élan intérieur, la guérison. Hors des techniques médicales et administratives, point de recours, la sollicitude est devenue le plus grand des luxes, toute considération d’une aspiration à l’immortalité semble vaine. Cette aspiration aurait-elle disparu ? Que reste-t-il alors de l’homme tel qu’il s’est manifesté dans tant de cultures ?

Consolatio (cum sole), « avec le soleil ». J’aimerais bien que cette étymologie soit la bonne, ce qui n’est pas exclu. Le mot anglais « solace » signifie consolation, or il dérive manifestement du latin solacium, réconfort. De la même source, sol, nous avons conservé le mot « solarium ». La consolation est un solarium spirituel. Entre la clarté de la ferme croyance et l’obscurité du scepticisme, il y a le clair-obscur de la consolation ; elle est faite d’évocations, d’allusions, d’invocations, non de démonstrations. « Ô Terre, ne sois pas lourde sur elle, qui fut si légère sur toi ! » Ce vers de Martial, sur une jeune esclave morte, en est un bel exemple : nature, permets à son âme d’échapper à la pesanteur pour s’envoler vers sa source !

Si je pense, comme Goya, qu’« el sueno de la razon produce monstruos » (le sommeil de la raison produit des monstres) et qu’il peut en résulter des immortalités imaginaires pouvant servir de prétextes à des actes infâmes, je pense aussi que les humains, toujours enfants quels que soient leur âge et leur époque, ont besoin de berceuses qui n’endormiront pas leur raison si elles leur sont chantées sur le mode approprié. Socrate, au moment de boire la ciguë, perdait-il donc la raison quand il se disait égal au cygne en matière de divination. En leur rappelant que le dernier chant de cet oiseau était son plus beau, il rassurait des amis malheureux de devoir être à jamais privés de sa présence. N’aurait-il pas tenté de démontrer l’immortalité de l’âme dans le même esprit ? Peut-être rêvait-il à haute voix en se promettant, comme plus tard Victor Hugo, « de vivre de telle sorte qu’à son rêve enfin la vérité s’ajuste ».

Et quand un poète mi-païen, mi-chrétien, errant dans un cimetière, s’arrête auprès d’une stèle pour écrire les vers ci-dessous, à qui fait-il du mal, quelle grande vérité offense-t-il ?

« Vous revivez tel que vous fûtes

À la fleur de vos mouvements

Dans le rayon de la minute

Où vous étiez parfaitement. »

(C. Maurras)

Il trouve consolation dans le souvenir et il connaît quelque douceur, comme Pindare auparavant :

«… Éphémères ! Qu’est l’homme ? Que n’est pas l’homme ? / L’homme est le rêve / D’une ombre… Mais quelquefois, comme / Un rayon descendu d’en haut, la lueur brève / D’une joie embellit sa vie, et il connaît / Quelque douceur… »

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