Zemmour, le bal du déni

«N’en déplaise aux partisans d’Éric Zemmour qui souhaitent prosaïquement dresser un portrait lénifiant du polémiste devenu candidat à la présidence française, l’étiquette d’extrême droite lui va comme un gant», écrit l'auteur.
Photo: Christophe Archambault Agence France-Presse «N’en déplaise aux partisans d’Éric Zemmour qui souhaitent prosaïquement dresser un portrait lénifiant du polémiste devenu candidat à la présidence française, l’étiquette d’extrême droite lui va comme un gant», écrit l'auteur.

Pour une partie de la droite, l’extrême droite n’existe tout simplement pas, alors que toute la gauche est extrême. L’usage abusif de guillemets dans l’emploi du terme lui-même et de substantifs qui lui sont sémantiquement liés pour mieux décrédibiliser et ainsi nier les phénomènes auxquels ils renvoient témoigne largement de cet état de fait. N’en déplaise aux partisans d’Éric Zemmour qui souhaitent prosaïquement dresser un portrait lénifiant du polémiste devenu candidat à la présidence française, l’étiquette d’extrême droite lui va comme un gant.

Condamné respectivement par le tribunal correctionnel et par la Cour d’appel de Paris pour provocation à la discrimination raciale et provocation à la haine religieuse, et poursuivi par plusieurs associations comme la Ligue des droits de l’homme (LDH) et la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme pour contestation de crimes contre l’humanité et injures racistes, Éric Zemmour n’a rien d’un modéré. Il défend depuis plusieurs années la thèse révisionniste d’extrême droite dite « du glaive et du bouclier » qui minimise la collaboration de l’État français avec l’Allemagne nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale en vue de réhabiliter à tort le maréchal Pétain dans un rôle historique de « rempart » contre l’ennemi (le bouclier) parallèlement au mouvement de résistance gaulliste (le glaive) et qui, ultimement, le conforte indûment en tant que « sauveur » des Juifs français.

Cette conception a été contredite dans un récent entretien mis en ligne par le journal Le Monde par nul autre que l’historien américain Robert Paxton, sommité en matière d’histoire du régime de Vichy, de même que par de nombreux historiens avant lui.

Droit des immigrants

 

Dans le même ordre d’idées extrêmes, le polémiste ne désire pas seulement interdire les prénoms étrangers dans l’Hexagone, mais il ambitionne à tout prix de supprimer le droit des immigrants au regroupement familial. Sur ce point, la fausse suggestion selon laquelle Valéry Giscard d’Estaing aurait regretté l’instauration de cette politique suivant l’idée tout aussi mensongère, mais très populaire au sein de l’extrême droite, qu’une telle mesure aurait donné lieu à une immigration ingérable sur le territoire français a fait son chemin. Or, l’ancien président de la République française a lui-même infirmé une telle interprétation des faits en dénonçant dans une entrevue accordée à François de Mazières et Étienne de Montéty, au salon Histoire de lire à Versailles, l’« empoisonnement de l’opinion publique » par certains commentateurs qui sont « totalement dans l’inexactitude » par rapport à l’histoire de France.

Dans son dernier livre intitulé La France n’a pas dit son dernier mot, Éric Zemmour évoque les nombreuses discussions qu’il a pu avoir avec Jean-Marie Le Pen à sa demeure de Montretout. Il rappelle que le fondateur du Front national n’a de cesse de vilipender le manque de loyauté de sa fille Marine et sa stratégie de dédiabolisation du parti qu’il a mis sur pied, désormais connu comme le Rassemblement national. Il dit être sur la même longueur d’onde que lui sur « la décadence inexorable de l’homme blanc des aurores boréales », ce que ne dément point son obsession bien connue pour la thèse conspirationniste d’extrême droite du « grand remplacement » qui se démarque autant par son contenu paranoïaque que par son absurdité statistique, et qui n’est en dernière analyse que le corollaire conceptuel d’un autre mythe, celui de l’islamisation des sociétés occidentales.

En d’autres termes, il n’est pas exagéré d’affirmer que le nouveau parti d’Éric Zemmour, baptisé Reconquête, n’est qu’une version « rediabolisée » du Front national vieille tendance.

De coutume, l’extrême droite mise sur l’établissement d’une menace de l’inassimilable et sur l’exacerbation d’un sentiment perpétuel d’insécurité face à un ennemi « planqué », en l’occurrence parmi les minorités ethniques, religieuses ou sexuelles désignées comme responsables d’un déracinement identitaire, et à plus forte raison comme porteuses d’un « décalage » civilisationnel qui mettrait en péril le socle sur lequel repose l’Occident, à savoir l’homme blanc hétérosexuel cisgenre de culture patriarcale et de souche chrétienne.

Comme l’a en effet démontré Pierre-André Taguieff dans La rhétorique du national-populisme, la propagande d’extrême droite consiste à « dynamiser des représentations catastrophistes » du présent en mobilisant une vision généralisée de la déchéance qui légitime la prise de parole d’un tribun « issu du peuple » qui, seul, est à même de restaurer une grandeur fantasmée de la nation et qui se présente volontiers comme un « martyre » de l’opinion publique. Ce mode strictement défensif du discours politique s’inscrit presque exclusivement dans le registre réactionnaire de la persécution. D’autant plus qu’il importe peu que les faits relatés soient véridiques dès lors que les propos tenus peuvent susciter l’indignation et soulever les passions, ce à quoi nous ont habitués les interventions intempestives de l’ancien président américain Donald Trump au courant de la dernière décennie, au même titre que les envolées médiatiques ou les livres vitrioliques d’Éric Zemmour.

À cet égard, personne n’a été surpris de constater la présence à son rassemblement de Villepinte du 5 décembre dernier de groupuscules d’extrême droite comme l’Action française, d’allégeance royaliste, ou les organisations néonazies comme Génération identitaire, Kop of Boulogne (KOB), composé d’anciens hooligans du Paris Saint-Germain, et Zouaves Paris, qui a ouvertement revendiqué les débordements de violence survenus le soir même et dirigés entre autres contre des militants de SOS racisme, que le polémiste a qualifiés de « provocateurs ». Lancer des épithètes, n’est-ce pas ce qu’Éric Zemmour fait depuis trop longtemps pour combattre toute la classe politique qui ne partage pas ses idées ? Avec les excès de radicalisation que l’on connaît.

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