Quel avenir pour l’art public?

Le socle de la statue de Macdonald, sur la place du Canada, à Montréal
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le socle de la statue de Macdonald, sur la place du Canada, à Montréal

Patrick Moreau est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et contribué à l’ouvrage collectif dirigé par R. Antonius et N. Baillargeon, Identité, « race », liberté d’expression, qui vient de paraître aux PUL.

On apprenait récemment que le projet lauréat du concours organisé par le Centre canadien d’architecture (CCA) pour « trouver des solutions de rechange au simple retour de la statue de Macdonald » consistait à ériger une balançoire orange sur la place du Canada, afin d’« évoquer les milliers d’enfants décédés dans les pensionnats pour Autochtones ». Une balançoire en face d’un socle vide, voilà qui me semble très symbolique de l’avenir problématique de l’art public dans nos sociétés, voire de son impossibilité.

Dès les tout premiers balbutiements de la civilisation, l’art, et particulièrement l’art monumental, fut la manière qu’ont trouvée les hommes du passé pour affirmer à la fois la grandeur et la pérennité de leur culture, inscrire celle-ci dans le temps et ainsi, métaphoriquement, vaincre la mort.

Les peintures rupestres de Lascaux, le Parthénon et ses sculptures ou encore les cathédrales du Moyen Âge, les statues de bronze des personnages historiques réalisées aux XIXe et XXe siècles qui parsèment encore nos places et nos rues, tout comme les mâts totémiques amérindiens avaient cette fonction orgueilleusement affirmative et mémorielle.

La question de la pérennité

 

Mais depuis, notre rapport au temps a bien changé. Prisonnières du présentisme, nos sociétés ne se projettent plus que dans le futur proche et érigent des œuvres et des monuments sans lendemains. Les matériaux mêmes utilisés pour créer ces édifices ou ces œuvres sont révélateurs de ce refus de prendre en considération la question de leur pérennité. La pyramide de verre qui occupe en partie la cour du Louvre à Paris en fournit un bel exemple. Quand la Grande Pyramide est encore bien visible, en banlieue du Caire, 4500 ans après sa construction, ce bâtiment de verre inspiré des monuments de l’Égypte ancienne, mais tout en apesanteur et en transparence, n’est pas fait quant à lui pour durer plus de quelques décennies. On bâtit aujourd’hui en songeant déjà que nos édifices, même les plus prestigieux, devront être livrés sous peu aux pics des démolisseurs. C’est dans cet esprit que nous les édifions. Que nous les détruisons.

Obsolescence programmée

 

Rien d’étonnant, alors, dans ces propos de Yimi Poba-Nzaou, coordonnatrice des collaborations publiques du CCA : « On a une façon très figée, déclare-t-elle, de se commémorer [sic] l’histoire, avec ces monuments qui ne changent pas, qui ne s’adaptent pas en fonction des différentes façons de voir. » Cette simple phrase condamne d’emblée, comme un vulgaire produit qui n’est plus à la mode, toute œuvre d’art public à l’obsolescence programmée. À ce compte-là, il serait préférable de renoncer à tout art public ou d’ériger nos monuments en papier mâché !

Ces monuments que nous nous obstinons, par mimétisme, à élever ne sont pas faits non plus pour témoigner de la grandeur d’une civilisation à laquelle nous ne croyons plus, qui ne fait plus du moins l’unanimité. Comment, dans ces circonstances, bâtir encore des monuments publics à la gloire d’une culture aussi incertaine d’elle-même ?

Déjà en 1993, la page liminaire de l’essai de Robert Hughes Culture of complaint s’ornait d’une caricature de presse représentant un socle de statue vide dans les jardins d’une université, sur lequel il était écrit : « Honoring nothing, Insulting no one ».

À part les exploits sportifs, dont les héros sont les derniers à être statufiés (dans un style qui fait la plupart du temps davantage penser aux statues soviétiques de stakhanovistes qu’à Michel-Ange), il ne nous reste plus à célébrer que des victimes.

Ces victimes toutefois n’ont pas de visages ; elles n’ont pas conservé d’identité véritablement individuelle. Nous ne saurions par conséquent les statufier. Et puis, si jamais on se risquait à les représenter, leurs effigies seraient immanquablement tenues dans dix ans, dans vingt ans, ou dans deux, pour la mise en scène odieuse de stéréotypes négatifs et de clichés racistes. Mieux vaut donc s’abstenir. Cette personne humaine dont la représentation a fait les beaux jours de l’art grec, puis de l’art occidental lors de sa redécouverte par les artistes de la Renaissance, nous ne savons plus ni la peindre ni la sculpter, mis à part sous forme de caricatures. Est-on si certain qu’il s’agit d’un progrès ?

Cela importe peu, d’ailleurs, car c’est moins ces victimes que nous souhaitons dans le fond honorer, que nous-mêmes à travers elles, nos remords un peu, mais surtout notre conviction d’être bons, le sentiment d’infinie supériorité morale qui nous anime et nous permet de haïr nos prédécesseurs, de déboulonner et décapiter leurs statues. Il nous faut alors des monuments qui reflètent moins la grandeur d’une civilisation honnie que la candeur de nos âmes.

Quoi de mieux qu’un jeu d’enfant pour symboliser ce reniement d’un passé diabolisé et cet engagement naïf en faveur d’une bonté, d’une gentillesse, d’une compassion qui coûtent peu et ne débouchent, par-delà l’étalage de ces bons sentiments, sur aucune réelle remise en question ? Cet aspect enfantin en dit long sur l’abstention qui nous définit. Une balançoire, certes, cela n’offense personne, mais ça ne dit pas grand-chose non plus. Ça oscille, dans un mouvement pendulaire que l’enfant en nous voudrait croire infini.

Alors que nous n’avons plus, comme société, aucun projet d’avenir, aucun réel progrès collectif en vue, l’infantilisme et l’insignifiance sont les baumes qui conviennent à nos esprits blasés pour leur faire encore croire qu’ils touchent du doigt leurs rêves d’enfant aux couleurs vives.

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