Le nihilisme «woke»

«Le nihilisme
Photomontage: «Argument», automne-hiver 2021-2022, volume 24, no 1 «Le nihilisme "woke" est moins radical que son prédécesseur européen, mais il n’en conduit pas moins à d’étranges paradoxes intellectuels qui font notre perplexité aujourd’hui», écrit l'auteur.

Aujourd’hui, les tenants des nouvelles radicalités, ceux-là mêmes qui contestent les savoirs établis au nom de la justice sociale, de l’inégalité qui a présidé à leur genèse et de celle qu’ils contribuent à maintenir, se présentent comme étant les justes interprètes de la loi fondamentale de notre régime politique.

Il y a dans le discours critique qu’ils déploient une prétention à la vérité : celle de posséder l’interprétation véritable des exigences de la justice, à l’exclusion de toute autre conception de ce même idéal. C’est une telle conviction qui justifie aux yeux des acteurs de la « cancel culture » leur droit de décréter quelles œuvres sont à exclure de l’espace public et quels conférenciers doivent être interdits de séjour dans nos maisons d’enseignement. Une telle assurance devrait pourtant étonner chez ceux-là mêmes qui ont établi qu’il n’existe aucune raison, à tout le moins aucune raison qui puisse prétendre à l’objectivité. Car qui peut s’engager à défendre une cause sans estimer qu’elle est juste et vraie pour lui-même et pour autrui ?

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue Argument, automne-hiver 2021-2022, volume 24, no 1.

On doit alors se demander quelle peut être la source de la ferveur démontrée par les acteurs les plus radicaux de ces mouvements de revendication dans le contexte d’une telle suspicion à l’égard de toute vérité. Pour les plus résolus, il n’est de raison que singulière, de science que particulière, et de vérité que pour le sujet qui l’énonce. C’est pourquoi plusieurs en sont venus à mettre en question la « neutralité » d’une raison qu’ils qualifient désormais de « paternaliste ». Ceux-là se retrouvent dans une position, si ce n’est incertaine, puisqu’ils demeurent fermement convaincus de la véracité de leur engagement, à tout le moins intenable intellectuellement. Ces militants du genre, de la race et du sexe portent au monde une vérité morale dont il leur est interdit d’affirmer la pleine universalité.

D’où vient l’extraordinaire puissance de conviction dont font preuve ces discours critiques s’ils ne peuvent prendre appui sur les savoirs qu’ils combattent et dont ils récusent l’universalité ; savoirs, rappelons-le pour refermer la boucle, qui ne sont à leurs yeux que les instruments des puissants et l’expression d’une histoire criminelle reconduite dans nos universités ?

Paradoxalement, ces nouvelles radicalités, quel que puisse être l’idéalisme qui les inspire, comportent une part de nihilisme. Ce nihilisme que je me permettrai de qualifier de « woke » pour susciter le débat est une création américaine, c’est pourquoi il conserve les caractères de cette société particulière, à commencer par l’apathie morale de la majorité dénoncée par James Baldwin et la fureur militante que suscite le souvenir des crimes commis depuis l’origine jusqu’à aujourd’hui envers les minorités. Pour bien saisir le contenu de ce nihilisme à l’américaine, il faut pourtant approfondir la nature de ce phénomène intellectuel.

Le nihilisme nie la civilisation, c’est même sa seule raison d’être ; mais une telle négation peut prendre différentes formes dans l’histoire. En Europe, aux XIXe et XXe siècles, il s’est agi de nier la civilisation dans sa vérité première ; une vérité qui requiert un fragile équilibre entre la science et la morale. Le nihilisme woke ne nie pas la « vérité morale » que comporte notre civilisation démocratique, bien au contraire ; il vise à en établir pleinement l’autorité, mais par un engagement en faveur de la justice sociale qui s’accomplit à l’encontre de la science, de la raison, et même de la « Vérité ».

Ce type particulier de nihilisme, né des tensions inhérentes aux sociétés libérales, brise l’équilibre entre la science et la morale, c’est-à-dire, en l’occurrence, la justice comprise comme l’expression d’une vérité morale. Le nihilisme woke est moins radical que son prédécesseur européen, mais il n’en conduit pas moins à d’étranges paradoxes intellectuels qui font notre perplexité aujourd’hui. L’une des expressions les plus déroutantes de cette figure du nihilisme réside dans le refus de l’universalité de la science prônée par les modernes, mais aussi dans la négation, au nom de la justice, des vérités apportées au monde par la culture humaniste des anciens écrivains et philosophes d’Occident.

On peut espérer, au terme des débats qui ont cours sur les questions de race, de genre et de sexe, que l’on puisse rétablir parmi nous un équilibre entamé au cours des dernières décennies et reconnaître les droits de la science à l’encontre de certaines interprétations de la vérité morale, une vérité que, par ailleurs, nous partageons. Peut-être pourrons-nous alors relire Les métamorphoses d’Ovide et y découvrir autre chose que les violences décrites par le poète. Une telle sortie des complications résultant de l’autorité acquise par les tenants du nihilisme woke dans l’espace public permettrait d’envisager une figure de la justice réconciliée avec la vérité de la science.

Une telle réconciliation paraît néanmoins bien incertaine, car l’exigence de cohérence qui s’impose à tous me semble compromise aux yeux de nos contemporains, tant les souffrances des uns et le mépris des autres pèsent lourdement sur les consciences.

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