La situation internationale à la veille de 2022

Un soldat ukrainien au front, vendredi
Photo: Anatolii Stepanov Agence France-Presse Un soldat ukrainien au front, vendredi

Là, tout n’est que désordre et cacophonie, tumulte, troubles et confusion, peut-on dire en dénaturant Baudelaire. À peine un conflit est-il mis en pause en Asie qu’un deuxième se déclare en Europe, pendant qu’un autre fermente avec l’Iran et que se poursuivent les multiples guerres hybrides. On y retrouve toujours les États-Unis.

De l’Ukraine…

En mai dernier, les forces armées de Kiev menaçaient le Donbass, et la Russie massait des soldats de son côté de la frontière, ce qui lui valut d’être conspuée en Occident. Une armada de l’OTAN procédait à des exercices à grande échelle en mer Noire, loin de l’Atlantique nord et à quelques encablures des côtes russes. Le conflit Kiev-Donbass dénote l’opposition étasunienne à la Russie.

Fin 2021, même scénario. La menace ukrainienne contre le Donbass est précédée de voyages de responsables étasuniens à Kiev pour apporter leur appui et à Moscou pour mettre en garde. À nouveau l’OTAN se livre à un grand exercice naval en mer Noire. Des bombardiers B-1B étasuniens volent à 20 km des frontières russes dans le cadre d’un exercice pour une attaque nucléaire contre la Russie, tandis que des chasseurs russes parent à d’autres intrusions. Armes et entraîneurs étasuniens arrivent en Ukraine. La Russie massant des troupes chez elle, une frénésie s’empare des OTANiens : le « régime de Poutine » envahirait l’Ukraine. Le battage est à son comble. La Russie est menacée de « sanctions comme jamais elle n’en a connu », tonne Biden, mais pas de guerre, au grand dam de Kiev, lâché en rase campagne. En réalité, une invasion russe, assortie du cauchemar de l’administration de l’Ukraine, est hors de question, sauf menace directe contre la Russie. D’aucuns voient même dans la « crise » un piège pour attirer la Russie dans le bourbier ukrainien, annuler North Stream II et attacher une Europe apeurée aux États-Unis.

… à Taiwan

La Russie ne fait pas oublier à l’establishment étasunien la Chine, tenue pour ennemie stratégique no 1. Le récit ukrainien est transposé avec des retouches. Une armada occidentale patrouille au large des côtes de la Chine. Taiwan (universellement reconnue comme province de la Chine) est déclarée sous menace d’invasion chinoise. Washington envoie des entraîneurs militaires et jure qu’il la défendra si elle est attaquée, tout en maintenant une « ambiguïté stratégique » sur ses actions. On fait flèche de tout bois : Ouïgours devenus les coqueluches du Beltway ; joueuse de tennis chinoise portée disparue (elle réapparaît) ; boycottage diplomatique des Jeux olympiques (ça se résume à quatre pays « anglo-saxons », le noyau de l’opposition à la Chine). Chine et Russie font le dos rond, sachant que l’évolution leur est favorable.

Des crises artificielles

À quoi riment ces feuilletons aux allures de cirques politico-médiatiques ? Les théâtres (dans les deux sens du mot) les plus sensibles sont en Ukraine et à Taiwan. Les États-Unis ne s’en cachent pas ; ils veulent réduire la Russie et la Chine. L’intention est proclamée sur tous les toits, campagne après campagne, à coups de déclarations percutantes conçues pour imprégner une vision manichéenne : les incarnations du bien du côté que l’on sait, du mal là où l’on serine qu’il est. La dernière trouvaille est de Pompeo, ex-secrétaire d’État et ex-directeur de la CIA, lequel divise le monde entre « les démocraties » et « les régimes autoritaires ».

Vision officielle diffusée par Washington, elle idéologise les relations internationales, quitte à, ou afin de, les embrouiller et de détourner l’attention des véritables enjeux. En cours est une grande mutation historique par laquelle un impérialisme dominant voit les assises de sa primauté remises en question par un déplacement de la puissance économique et politique, comme cela s’est produit dans le passé. Il réagit par l’offensive contre les pays qui incarnent cette mutation et ceux qui pourraient les rejoindre. C’est la source des « crises » à répétition, habillées de faux-semblants idéologiques, faute de justifications avouables. Convertir la Russie et la Chine à « nos valeurs » n’est que vaine et arrogante démagogie. Les États-Unis sont à leurs frontières, à des milliers de kilomètres de l’Amérique, pour les harceler, les délégitimer et les ériger en repoussoirs en vue de modeler l’opinion publique et retenir des pays susceptibles d’échapper à l’hégémonie en déclin. Les fins d’empire sont conflictuelles.

Tant que la Russie et la Chine auront les moyens de riposter, les États-Unis éviteront d’engager leurs propres forces de combat. Les « alliés » locaux devront s’en accommoder. On en restera aux provocations, aux coups d’épingle et aux crises-spectacles. Cependant, aussi factices soient-elles, elles impliquent une montée des tensions et une politique de bord du gouffre, donc des périls. Les tentatives d’intimidation comportent le cliquetis des armes. Tout faux pas, telle l’installation de missiles offensifs en Ukraine ou une déclaration d’indépendance de Taiwan, aurait des conséquences « imprévisibles ».

À voir en vidéo