Créer des lieux de rencontre pour nos enfants et les familles

La solution passe par la création de lieux et d’événements propices aux rencontres qui motiveront les jeunes, selon l’autrice.
Olivier Zuida Le Devoir La solution passe par la création de lieux et d’événements propices aux rencontres qui motiveront les jeunes, selon l’autrice.

Jeudi soir, toute la communauté de notre école a été horrifiée d’apprendre ce qui s’était passé près du boulevard des Roseraies et de la place Cointerel. Une fusillade, au moment où quelques parents et professeurs sortaient sourire aux lèvres de leurs rencontres, au moment où d’autres rentraient à la maison après une journée de travail, où certains soupaient, discutaient de leur journée, regardaient la télé ou encore révisaient leurs devoirs. Vous savez, le fameux sentiment de « Ça s’est passé près de chez vous ? » Eh bien, nous sommes plusieurs à le partager cet automne, plusieurs à voir le visage de la violence et à pouvoir y mettre un nom. Plusieurs à pouvoir nous faire une vraie image mentale, photo effrayante ayant pour décor le dépanneur où nos enfants vont chercher des bonbons, le parc où ils jouent, la pancarte ou la clôture devant laquelle on passe chaque soir en revenant de travailler.

De cet événement marquant et des discussions qui en ont découlé dans notre communauté, plusieurs questions naissent et persistent. Qu’a-t-il bien pu se passer dans la tête d’un enfant qui passe ses journées dans son quartier, à son école primaire, avec sa famille pour qu’il grandisse et décide un jour d’acheter ou d’accepter une arme dans le but de s’en servir ? Quelle est la série de microévénements, rencontres ou décisions qui a mené cet enfant devenu grand à menacer ou à enlever la vie d’un autre, à mettre en danger sa propre vie et celle des habitants de son quartier ? Quelle est notre responsabilité collective en tant que citoyens, en tant qu’humains quand on regarde ce qui se déroule sous nos yeux cette année ? Des ébauches de réponses évidentes se présentent à nous : accessibilité des armes, violence, pauvreté, réseaux sociaux, attrait de l’argent facile, besoin d’un sentiment d’appartenance, intérêt pour un système parallèle qui nous met en valeur, même si celui-ci se nomme gang de rue.

Maintenant, mettons ces réponses de côté un moment et creusons un peu plus loin. Posons-nous ces questions : avons-nous l’esprit ouvert ? Sommes-nous prêts à comprendre la réalité des autres ? À accepter les défauts, les difficultés et les différentes façons de voir la vie de nos pairs ? Prenons-nous le temps, faisons-nous l’effort, d’entretenir des relations humaines saines ? Faisons-nous preuve d’une réelle inclusion ? Y a-t-il moyen de créer des endroits où les débats d’idées, les réflexions sur les différents modes de vie et cultures pourront avoir lieu dès l’enfance et surtout à l’adolescence, période que nous avons tous et toutes traversée en tentant de nous en sortir du mieux que l’on pouvait ? Voilà pour la responsabilité individuelle. Mais qu’en est-il de la responsabilité d’une ville, d’un arrondissement face à ces enjeux ? Oui, il faut parler du contrôle des armes et donner les moyens aux forces policières de faire leur travail, ça, c’est pour aujourd’hui.

Mais dans dix ans ? Qu’est-ce qui empêchera un enfant qu’on connaît, en manque d’espoir ou en proie à une ironie malsaine envers son futur, de se faire séduire tranquillement par des organisations criminalisées ? Tout ancien enfant qui a vécu une vie empreinte de petites ou de grandes violences et qui a réussi tant bien que mal à devenir heureux vous racontera son histoire. Celle-ci sera parsemée de personnes qui lui ont donné du temps et de l’amour, mais aussi d’adultes qui ont su magiquement et sans l’avoir prémédité être là au bon moment avec leur écoute et leur considération. Parents bien sûr, mais aussi prof, coach, voisine, intervenant, animateur, éducatrice en service de garde, grands-parents ; la variété de statuts de ces personnes déterminantes peut être infinie.

Dans une société, comment organise-t-on la rencontre de ces enfants avec ces personnes qui leur donneront l’envie d’avoir confiance en eux, en leurs capacités, en leur avenir ? Par la mise en place de maisons des jeunes, par l’embauche d’intervenants qui agissent directement dans leur milieu, par la création d’événements qui rassemblent la communauté, par le financement de tous ces organismes communautaires qui aujourd’hui peinent à avoir toutes les ressources nécessaires pour accomplir leur travail, leur mission. Bref, par la création de lieux où un enfant pourra rencontrer l’autre, où sa famille rencontrera d’autres familles et pourra se sentir soutenue tout en tissant des liens.

Nous croyons que c’est une solution à la portée du budget de l’arrondissement d’Anjou, voire de tous les arrondissements de Montréal, et qu’il est possible de nous donner la chance que, dans dix ans, ces sommes investies fassent rayonner notre quartier et contribuent à une réelle diminution de la violence à Montréal.

Nous avons un contact privilégié avec les enfants qui seront les ados de demain de notre communauté, et ce contact est possible avant tout par le lieu que nous partageons avec eux. Notre demande est que l’arrondissement s’engage à ce que d’autres lieux rassembleurs accessibles aux familles et à leurs enfants soient financés annuellement, qu’un budget fixe et stable soit octroyé dans le quartier pour partager cette responsabilité collective que nous avons afin de contribuer au bonheur et à l’espoir futur des enfants qui rentrent à l’école chaque année.

* Cette lettre est signée par :

 

Jean-François Charron, enseignant

Isabelle Couët, mère et résidente d’Anjou
Chantal Poulin, enseignante

Ginger Castura, citoyenne

Daisy Romero-Heredia, enseignante 

Thierry Lesage, enseignant 

Mélanie Colette, parent 

Risse Rosalie Kenababu Ndala, enseignante, mère et résidente d’Anjou 

Lucie Castanha, citoyenne 

Aouatef Masrouhi, citoyenne 

Salima Hammouche, citoyenne 

Zoubida Moukhtari, citoyenne 

Lina Alnasrallah, citoyenne 

Souhila Tallache, citoyenne

Souad Touil, citoyenne 

Hind El Kadhari, citoyenne 

Marie-Christine Dubé, enseignante 

Étienne Chrétien-Duguay, orthopédagogue 

Catherine Arcand, enseignante 

Genny Ouellet, enseignante 

Andrée-Anne Tourigny Lachance, citoyenne

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