Marie-Claire Blais, veilleuse de nuit

L'autrice Marie-Claire Blais
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'autrice Marie-Claire Blais

Le 10 juillet 1965, peu après la sortie de son roman le plus célèbre, Une saison dans la vie d’Emmanuel, voici ce que le critique Jean Éthier-Blais (sans lien de parenté avec elle) écrivait dans Le Devoir : « Marie-Claire Blais, ce n’est pas du toc ni de la pose, et lorsqu’elle descend l’escalier qui mène vers le tombeau de la vie et de l’amour, c’est d’un pied ferme, comme un condamné qui sait exactement où il va. Elle n’entre pas les yeux fermés dans l’univers d’horreur qui est le sien. C’est ce qui fait sa grandeur et c’est ce pourquoi elle durera. » Il ne croyait pas si bien dire. De tous les écrivains majeurs de la Révolution tranquille, elle est la seule qui se soit renouvelée au point d’incarner la littérature d’aujourd’hui, comme si elle était restée éternellement jeune, infatigable, toujours portée par l’énergie du commencement.

Cette énergie explique peut-être pourquoi les phrases de Marie-Claire Blais, surtout dans sa dernière manière, ne s’arrêtent jamais, infiniment relancées, refusant les coupures habituelles que sont les paragraphes et les points. Ou pourquoi ses romans eux-mêmes sont devenus inachevables depuis le début du cycle de Soifs (1995), d’abord triptyque, puis cathédrale de dix romans (près de 3000 pages en tout), et encore récemment élargi, véritable Sagrada familia d’Amérique, avec un onzième roman, Petites Cendres ou la Capture (2020), centré sur un des quelque 200 personnages « principaux » qui peuplent l’univers de Soifs, l’éternel « veilleur de nuit » du « Saloon Porte du Baiser ».

Veilleuse de nuit, Marie-Claire Blais l’a toujours été. On a beaucoup dit qu’elle a conservé, même à plus de 80 ans, la fougue et l’audace de la jeunesse. On a moins souligné que, dès son premier livre, La belle bête, écrit à 19 ans, elle se révélait d’une maturité étonnante, d’emblée sûre de sa vocation, non pas tant de son talent que de sa passion pour la littérature, pour l’art en général et surtout pour ce qu’elle appellera bientôt le chœur des misères lointaines. Elle a toujours été convaincue que c’est en plongeant dans la noirceur et le chaos du monde que surgit la lumière.

On a retrouvé il y a quelques années un échange de lettres entre la jeune Marie-Claire Blais et un autre critique bien en vue de l’époque, Gilles Marcotte. Ce dernier avait dit beaucoup de bien de La belle bête et il avait donc eu droit à une lettre de remerciements de la part de Marie-Claire Blais. Mais il ne faut pas compter sur elle pour jouer le jeu de la déférence. L’écrivaine qu’on peint souvent comme timide et effacée passe rapidement aux choses sérieuses, et inverse les rôles. Elle commence par souligner à quel point son aîné a trouvé le bon ton : « Votre critique sur La belle bête est un véritable petit chef-d’œuvre de douceur. » L’éloge n’est pas gratuit : la douceur, ce sera peut-être le terme le plus juste pour décrire la voix unique de Marie-Claire Blais, entre murmure et chant, une douceur maintenue même devant les pires abominations humaines, le contraire de la mièvrerie tant elle porte en elle la conscience du mal. Derrière cette douceur obstinée se profilent une force, une audace et une révolte qui ne fléchissent jamais.

Dans la même lettre à Gilles Marcotte, Marie-Claire Blais apprécie en particulier le fait que le critique a vu qu’à travers la plongée dans la révolte sadique et suicidaire d’Isabelle-Marie il y avait bien plus que du misérabilisme. Elle reprend à son compte et souligne les mots du critique : « Comme si la vie devait se détruire pour se sauver et se nier dans les corps pour s’affirmer dans les âmes. » Voilà déjà résumées toute sa philosophie de l’écriture, mais aussi sa manière si exigeante de faire corps avec le monde qu’elle décrit avec empathie. Plus on lit sa lettre, plus on est ébloui par l’étrange beauté de ses formules : « Vous “voyezˮ avec moi la lumière qui jaillit de ces cadavres. » Ce n’est plus le critique expérimenté qui prodigue ses leçons à l’écrivaine en herbe : c’est elle, la jeune romancière, qui explique, avec sa douceur naturelle, en quoi consiste le courage de regarder les monstres en face : « la monstruosité est belle sous son masque de ténèbres, sous son cœur en couteau. Et si la monstruosité est sans beauté dissimulée… vraiment l’homme n’a pas besoin de vivre ». Puis elle conclut sa lettre non pas en remerciant le grand critique, comme le voudraient les conventions. Elle le félicite : « Je suis fière de vous », lui dit-elle, comme si c’était elle à la fin qui distribuait les points.

Peu après, Marie-Claire Blais recevra toutes sortes de compliments du grand critique américain Edmund Wilson, qui la prendra sous son aile et se permettra imprudemment de lui prodiguer ce conseil, comme un maître à son élève : « Il faut que ce soit plus serré. […]. Resserrez davantage, le flot n’est pas assez dirigé. » Jusqu’à sa mort, elle aura fait exactement le contraire de ce qu’on lui disait de faire, pour notre plus grand bonheur.



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