L’image péjorative des Autochtones

Historien, sociologue, écrivain, Gérard Bouchard enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie/anthropologie, de science politique et de coopération internationale.
Photo: Michel Tremblay Historien, sociologue, écrivain, Gérard Bouchard enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie/anthropologie, de science politique et de coopération internationale.

Les nombreux services que l’Église a rendus à notre société sont bien connus et incontestables.

Cependant, nous n’en avons malheureusement pas fini d’exhumer le côté sombre de son action. Au cours des dernières années, cet exercice a mis en lumière les scandales sexuels et, plus récemment, sa participation à la gestion des funestes pensionnats.

Or, sa responsabilité s’étend aussi à l’image accablante qui, depuis les tout premiers temps de la Nouvelle-France, a été accolée aux Autochtones. Cette image a d’abord affecté surtout ceux qu’on appelait les Iroquois. Avec le temps, elle s’est étendue aux autres groupes (ou nations).

Dans ce dernier cas, ce qui s’est passé est d’un grand intérêt. En voici un résumé qui prend à témoin l’histoire du Saguenay (comprenant le Lac-Saint-Jean). Mais je soupçonne que le même scénario s’est reproduit ailleurs.

Les premiers défricheurs qui se sont établis au Saguenay à partir de 1838 se sont trouvés aux prises avec un environnement des plus hostiles dans lequel il leur fallait apprendre à survivre. Tout était à refaire ou à réinventer : se nourrir dans l’immédiat, survivre aux rigueurs de l’hiver, se loger, se déplacer, s’orienter, se soigner…

Les nombreux témoignages qui ont pu être recueillis chez les descendants immédiats de ces pionniers soulignent tous la même chose : sans l’aide des Innus qui parcouraient ou habitaient ce territoire, ils seraient morts ou auraient été contraints d’abandonner et de s’exiler. En conséquence, ces premiers habitants ont développé une dépendance à l’endroit des Autochtones et aussi une immense reconnaissance doublée d’une grande admiration. D’étroits rapports d’amitié et de respect mutuel ont dès lors pris forme, dont j’ai pu moi-même relever les traces dans le corpus d’entrevues que j’ai réalisées au début des années 1960 auprès de cultivateurs âgés.

Un bond dans le temps

Faisons un bond dans le temps. Au début de l’an 2000, avec l’aide d’un groupe d’étudiants, j’ai conduit une enquête sur la perception des Autochtones chez des Saguenayens âgés de 20 à 40 ans. Le résultat fut très net : la très grande majorité des répondants n’avaient que du mal à en dire. Que s’était-il passé entre-temps ?

Ce qui s’est passé est principalement l’œuvre du clergé par le biais de la prédication, de l’enseignement, des journaux et de diverses publications, dont les manuels d’histoire nationale produits par des communautés religieuses (certains allaient jusqu’à montrer de petits enfants blancs empalés dont les mères étaient forcées de tourner la broche jusqu’à ce que les Indiens — des Iroquois — les trouvent à point). Dès l’époque des défrichements, dans les rapports qu’ils destinaient à leur évêque à Québec, les premiers prêtres missionnaires envoyés au Saguenay pour enquêter sur les mœurs des « Sauvages » en dressaient un portrait repoussant. En 1851, l’un d’entre eux décrivait les Innus comme des gens abrutis, perfides, menteurs et dissolus, vivant comme des bêtes parmi les ordures. Un autre, en 1862, évoquait leur jalousie, leur poltronnerie, leur lâcheté, leur égoïsme et leur grossièreté.

Ces portraits et d’autres ont circulé au sein du clergé saguenayen. Une religieuse âgée que j’ai interviewée il y a une quarantaine d’années me confiait que des membres de sa communauté, ainsi qu’elle-même, se demandaient si les « Sauvages » étaient « du vrai monde ».

Des laïcs bien-pensants ont emboîté le pas. Dans certains hebdomadaires de la fin du XIXe siècle et des premières décennies du XXe siècle, des chroniqueurs se déchaînaient. Les Autochtones étaient des insensés, des ignorants qui ne raisonnaient pas mieux que les pensionnaires d’un asile. On rêvait du jour où la région en serait débarrassée. La réserve innue de Pointe-Bleue (située près de Roberval, appelée aujourd’hui Mashteuiatsh) était une tache noire au milieu de la civilisation. Tout cela était « écœurant ».

Une idée faisait consensus : tout effort d’éducation était inutile. On avait affaire à une race primitive qui, de toute manière et fort heureusement, était vouée à l’extinction.

Combattre les stéréotypes

Je reviens à mon enquête de 2004. Quand elle a été complétée, je suis allé en présenter les résultats devant le conseil de bande de la réserve. Les membres présents n’en ont pas été surpris ; ce que je rapportais correspondait à ce qu’ils observaient de leur côté. Ils ont cependant fait une démarche auprès du maire de la ville de Saguenay, le notoire Jean Tremblay. Ils désiraient obtenir sa collaboration pour combattre les stéréotypes dont ils étaient l’objet.

La réunion a été brève (ils m’en ont fait ensuite le récit) : le maire les a rudement congédiés après les avoir copieusement injuriés, reprenant à son compte l’éventail des stéréotypes familiers. Leur tentative de « sensibilisation » s’est arrêtée là.

Qu’est-ce que révélerait aujourd’hui une enquête semblable ? La nouvelle génération de Saguenayens a-t-elle hérité de l’« Indien » des colons ou de l’« Indien » des élites ? Et qu’en est-il des autres régions du Québec ?

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