Une fermeture des frontières arbitraire ne sauvera personne

«Sur la liste des dix pays bannis, seulement deux ont détecté des cas du variant Omicron sur leur territoire, soit l’Afrique du Sud et le Botswana», écrit l'autrice.
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne «Sur la liste des dix pays bannis, seulement deux ont détecté des cas du variant Omicron sur leur territoire, soit l’Afrique du Sud et le Botswana», écrit l'autrice.

L’autrice est professeure à l’École de développement international et mondialisation et chercheuse associée à l’Université de Montréal. Son premier essai, «Perdre le Sud. Décoloniser la solidarité internationale», est paru aux Éditions Écosociété en août 2020.

À la suite de la découverte du variant Omicron cette semaine, le Canada a fermé ses frontières à dix pays africains. Les ressortissants de l’Afrique du Sud, du Botswana, d’Eswatini, du Lesotho, du Zimbabwe, du Mozambique, de la Namibie, de l’Égypte, du Malawi et du Nigeria ne peuvent plus entrer au pays, alors que ceux d’autres pays qui sont aux prises avec des éclosions du nouveau variant le peuvent encore. Il s’agit d’une politique arbitraire et inefficace.

Sur la liste des dix pays bannis, seulement deux ont détecté des cas du variant Omicron sur leur territoire, soit l’Afrique du Sud et le Botswana. Pourtant, la vingtaine d’autres pays du monde qui ont décelé des cas similaires ne se retrouvent pas sur cette liste, comme Israël, l’Italie, le Japon, le Portugal, l’Autriche, l’Irlande et l’Australie. En fait, l’Europe demeure depuis plusieurs mois l’épicentre de la pandémie, mais le Canada persiste à avoir davantage peur des pays africains.

Selon les informations disponibles, les Pays-Bas seraient le pays d’origine du variant Omicron, mais les ressortissants néerlandais peuvent toujours prendre leurs vacances à Montréal. Le Brésil ne se retrouve pas non plus sur la liste des pays bannis, bien qu’il soit dirigé par un président antivaccin qui nie l’impact de la pandémie depuis ses débuts et que le variant se trouve sur son territoire.

On ne requiert même pas de tests à l’entrée aux personnes arrivant par la frontière américaine, alors qu’il s’agit d’un des pays ayant le plus haut taux de personnes antivaccins, donc avec un fort risque de foyers d’éclosion. La décision de fermer nos frontières à des pays africains plutôt qu’à des pays européens ou aux États-Unis a donc beaucoup plus à voir avec l’opinion publique qu’avec la science.

Inefficacité

Il est vrai que l’Afrique du Sud a décelé des cas du variant Omicron sur son territoire. Toutefois, si on commence à mettre à l’index chaque pays africain qui décèle des nouveaux variants sur son territoire, il y a fort à parier que ceux-ci refuseront de nous donner ces informations dans l’avenir.

L’Organisation mondiale de la santé met en garde contre ce type de politique unilatérale et arbitraire et demande aux pays d’agir « calmement, de manière coordonnée et cohérente ». La docteure Joanne Liu, ancienne présidente internationale de Médecins sans frontières, abonde dans ce sens et affirme sur différentes plateformes que la fermeture des frontières n’est pas la solution à privilégier. Les experts croient plutôt que le dépistage, le séquençage et l’imposition d’une quarantaine sont plus efficaces pour contrer la pandémie qu’une fermeture des frontières.

Il serait plus logique de faire passer des tests aux voyageurs à leur arrivée au Canada qu’avant le départ du pays d’origine. D’autant que, si on subit un test avant d’aller manger et de prendre un taxi pour se rendre à l’aéroport, le test devient caduc. Par exemple, Hong Kong, qui a décelé des cas du variant Omicron sur son territoire après l’Afrique du Sud, teste toute personne qui entre sur son territoire afin de prévenir la propagation.

L’Afrique du Sud a également un système de détection de virus à la fine pointe de la technologie, un des meilleurs sur le continent africain, qui lui permet de bien contenir les foyers d’éclosion. Rappelons que beaucoup de pays africains ont des systèmes de détection et de quarantaine beaucoup plus efficaces qu’ici, en raison de leur expérience avec des épidémies comme celle du VIH ou d’Ebola.

On se rappelle également que les précédentes fermetures de frontières, notamment celle qui a suivi la découverte du variant Delta, n’ont pas réussi à stopper l’avancée de la pandémie. La vaccination et les tests à l’entrée sont de loin les mécanismes les plus efficaces pour ralentir la propagation du virus dans le monde.

Égoïste

Alors que l’Afrique du Sud a fait preuve d’honnêteté et d’esprit d’équipe en donnant à l’OMS des informations sur le nouveau variant, nous répondons par l’égoïsme et le repli sur nous. Si seulement cette fermeture arbitraire des frontières pouvait effectivement sauver des vies, le débat serait tout autre. Toutefois, les experts sont de l’avis contraire.

Et si nous fermons notre porte à des pays arbitrairement, qu’est-ce qui empêchera d’autres pays de nous fermer la leur ? Le Canada se trouve sur une liste d’environ 25 pays qui ont décelé des cas du variant Omicron. Si nous persistons dans cette décision non justifiée de fermer nos frontières à certains pays, mais pas à d’autres, nous risquons un effet de boomerang qui nuira à nos propres capacités de voyager.

Finalement, il est ironique de fermer nos frontières à des pays avec lesquels nous refusons de partager les brevets qui leur permettraient de produire des vaccins moins coûteux. De plus, alors que des millions de personnes à risque dans des pays du Sud ne sont pas vaccinées, nous sommes en train de promouvoir une 3e dose pour des personnes en santé et la vaccination pour les enfants, qui risquent pourtant peu de développer des complications mortelles.

Bien que je comprenne le désir de multiplier les protections, nos politiques actuelles nous donnent seulement une impression de sécurité. Le refus de partager nos vaccins et la fermeture des frontières, plutôt qu’un partage des doses et des tests à l’entrée, ne font que ralentir la sortie de crise pour tout le monde. Fermer nos frontières de manière arbitraire est donc une décision égoïste, mais surtout inconséquente et inefficace.

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