Le VIH/sida, une pandémie oubliée

«Les iniquités entre pays développés et pays en développement perdurent à plus d’un égard en santé», écrivent les auteurs. En photo: événement de sensibilisation organisé à la veille de la Journée mondiale de lutte contre le sida à Katmandou, le 30 novembre 2021. 
Photo: Prakash Mathema Agence France-Presse «Les iniquités entre pays développés et pays en développement perdurent à plus d’un égard en santé», écrivent les auteurs. En photo: événement de sensibilisation organisé à la veille de la Journée mondiale de lutte contre le sida à Katmandou, le 30 novembre 2021. 

Chaque année, le 1er décembre souligne la Journée mondiale du VIH / sida. 2021 marquait également le 40e anniversaire de l’émergence du VIH. Le 5 juin 1981, il y a 40 ans, le Morbidity and Mortality Weekly Report des Centers for Disease Control américains rapportait le cas de cinq patients, de jeunes hommes homosexuels et auparavant en bonne santé, atteints d’une pneumonie à pneumocystis potentiellement mortelle, une infection provoquant rarement une maladie grave chez les adultes en bonne santé. Bien que nommée sida en 1982 (syndrome d’immunodéficience acquise), cette nouvelle maladie continuera d’être associée aux gais pendant plusieurs années, affublée de surnoms tous plus stigmatisants les uns que les autres, comme GRID (Gay Related Immune Deficiency) ou encore « peste gaie ».

Durant ces quarante années, malgré l’absence de vaccin contre le VIH, nous avons été témoins de succès scientifiques exceptionnels. Dans les pays développés, malgré l’arrivée de la trithérapie en 1996, qui a permis que l’espérance de vie des personnes vivant avec le VIH (PVVIH) équivaille à celle des personnes séronégatives, la disparition quasi totale de la transmission du VIH de la mère à l’enfant ou la prophylaxie pré-exposition (la PrEP étant une médication qu’une personne séronégative peut prendre pour réduire le risque de contracter le VIH et qui est efficace jusqu’à 95 %), doit-on se réjouir pour autant ? Certes, mais en partie seulement.

Les iniquités entre pays développés et pays en développement perdurent à plus d’un égard en santé. Ici, avons-nous fait le maximum dans la lutte contre le VIH ? Nous devons constater qu’au Canada, environ 15 % des PVVIH ignorent leur statut sérologique (ils n’ont donc pas accès au traitement et peuvent transmettre le virus). Au Québec, parmi les personnes nouvellement diagnostiquées, près de 60 % n’avaient jamais fait de test auparavant, ce qui illustre des failles inacceptables en dépistage du VIH.

L’absence de campagne de prévention n’y est certainement pas étrangère. C’est aussi ce manque de sensibilisation qui, insidieusement, alimente la discrimination à l’endroit des PVVIH, des groupes vulnérables face au VIH, et mine les efforts de la lutte contre cette épidémie qui n’est pas terminée.

Il n’est pas étonnant qu’en 2021 l’ONUSIDA ait choisi le slogan Mettre fin aux inégalités. Mettre fin au sida. Mettre fin aux pandémies. Ce qui est étonnant, c’est que l’histoire se répète et qu’on n’en tire aucune leçon. Avec le VIH, nous avions compris qu’une épidémie ne peut être réduite à un virus et qu’ignorer les injustices sociales est synonyme d’échec. Le respect des droits permet d’améliorer la santé globale des patients, on le sait. Si ces connaissances avaient été appliquées il y a des années, la société aurait été plus à même de répondre à la COVID-19.

Approche globale

Pourtant, l’approche globale en santé est en vogue depuis un certain temps. Mais il semble y avoir un abîme entre la théorie (la bien-pensance) et la compréhension de sa mise en œuvre sur le terrain, en première ligne. L’approche globale exige des ressources qui vont en grandissant en milieu urbain, lequel regroupe des vulnérabilités prévalentes. Il en va ainsi pour les communautés LGBTQ2+ et migrantes, les itinérants, les toxicomanes, les travailleurs du sexe, les personnes ayant vécu une transition de genre, l’incarcération, etc. En ce 1er décembre 2021, prenons un moment de réflexion sur la prise en charge des PVVIH et des personnes vulnérables face au VIH.

Les consultations des communautés affectées par plusieurs facteurs de vulnérabilité sont plus complexes, plus fréquentes et prennent davantage de temps. Les PVVIH âgées de plus de 50 ans constituent la majorité des cas au Québec. Elles présentent plusieurs comorbidités (diabète, maladies cardiovasculaires, cancer, etc.) qui demandent un suivi plus poussé. Ce ne sont pas des cas standards. Plus fréquentes également sont les visites des patients sous PrEP qui doivent consulter un médecin tous les trois mois pour effectuer des bilans. La grande majorité de ces patients (plus de 75%) vont dans des cliniques de santé sexuelle plutôt que de consulter leur médecin de famille, soit parce que celui-ci n’est pas à l’aise de prescrire la PrEP, soit parce qu’il n’est pas à l’aise de parler de sexualité. Ce ne sont pas non plus des cas standards. Finalement, les difficultés en santé mentale, déjà bien présentes dans la population avant 2020, se sont aggravées significativement pendant la pandémie et ne disparaîtront pas du jour au lendemain, encore moins dans les communautés vulnérables.

La prise en charge du VIH — et des personnes à risque — par des médecins de famille est un modèle qui distingue le Québec et que bien des pays, dont la France, nous envient. Ce modèle se heurte aujourd’hui à des décisions et à des restrictions qui vont à l’encontre de la lutte contre le VIH. Il serait néfaste de le perdre. Tout le monde n’est pas égal en santé. On le savait il y a 40 ans, le VIH l’a prouvé, la COVID-19 l’a rappelé. La prise en charge des patients est différente selon les régions, les arrondissements, les vulnérabilités. L’approche globale a fait ses preuves, alors adaptons les ressources en conséquence. C’est ce que nous faisons dans nos cliniques avec les moyens du bord.

Les départs à la retraite entraîneront des centaines de PVVIH orphelines. Qui s’en occupera dans la région de Montréal ? Le gouvernement doit entendre les besoins et s’engager davantage. L’ajout de ressources humaines et de ressources financières est crucial. Quarante ans plus tard, il serait temps de reconnaître que le VIH est une infection transmissible sexuellement et d’assurer la gratuité des médicaments qui lui sont associés, en matière de traitement ou de prévention (PrEP).

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