Le défi de l’enseignement du pronom «iel»

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Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Si "iel" était si connu, utilisé fréquemment et populaire, il n’aurait pas semé de controverse puisqu’il aurait également franchi l’étape de l’acceptabilité», écrit l'autrice.

L’intégration du pronom « iel » dans le dictionnaire Le Robert en ligne a suscité de vives réactions au cours des derniers jours. Ce coup de théâtre grammatical entraîne néanmoins une série de questionnements, entre autres du point de vue de l’enseignement du français.

L’ajout de néologismes constitue l’une des preuves de l’évolution de la langue française, notamment dans les domaines techniques pour lesquels la création de mots nouveaux désigne des réalités créées de toutes pièces. Également, les néologismes ont la vocation de remplacer des termes qui, en considérant leur parcours et leur usage dans le temps, sont jugés désuets. La perception négative de certains termes peut aussi mener à leur remplacement. À ce sujet, pensons aux mots connotés négativement qui désignent, par exemple, une personne handicapée ; autrefois, le terme « infirme » était privilégié. « Infirme » appartient maintenant à la catégorie des usages dépassés.

Les procédés menant à la formation de néologismes sont la dérivation (ajout de préfixe/suffixe à un mot), la composition (former un mot composé), le télescopage (former un mot-valise) et l’abrègement (mot tronqué à partir d’un mot complet, et la création de sigles et d’acronymes). En fonction de toutes ces méthodes, les néologismes retenus sont ceux qui se démarquent. En effet, le dictionnaire n’intègre pas systématiquement les termes inventés, car pour être retenu, un mot doit d’abord être accepté par les interlocuteurs et surtout, être utilisé par un nombre significatif d’interlocuteurs. Par conséquent, les néologismes acceptés dans le dictionnaire sont sélectionnés entre autres à l’aide des deux critères précités.

Ainsi, sur environ 500 mots possiblement ajoutés au dictionnaire chaque année, seule une centaine y fera leur apparition. En 2021, « iel » constitue l’un de ces mots. Or, manifestement, le pronom « iel » ne fait pas l’unanimité dans les milieux militants LGBTQ+, de même que dans la population générale. Plusieurs milieux de travail, de même que des universités, se sont dotés de leur propre politique d’écriture dite inclusive, une initiative nécessaire aux yeux de certaines institutions, mais complexe dans son intégration réelle, vu l’absence de cohérence au sein même de ces institutions.

Accord du verbe

Concernant plus précisément le pronom « iel », l’une des difficultés fondamentales réside dans le fait qu’il s’agit d’un pronom à partir duquel se forme l’accord du verbe, mot obligatoire et central dans une phrase. En ce sens, un pronom dit non genré ou non binaire sur le plan de la personne physique engendre des conséquences sur l’ensemble des accords et des mots reliés à l’accord, par exemple les noms et les adjectifs, ce qui complexifie le choix de l’accord masculin/féminin. Dans la langue française, ces choix d’accords relèvent non pas du genre d’une personne sur le plan physique, mais du genre sur le plan grammatical, une notion qui date de la langue latine. Avec le temps, un lien s’est établi entre le genre d’une personne et l’accord selon le genre d’un pronom ou d’un nom. Or, fondamentalement, le féminin/masculin correspond à un type d’accord et non pas à un sentiment.

Ces éléments historiques entraînent une confusion dans le milieu de l’enseignement ; les enseignants de français devront non seulement expliquer le genre et la neutralité du genre d’une personne alors qu’ils ne sont pas spécialistes des identités de genre ni même sexologues, mais ils devront également poser des limites quant aux accords acceptés dans une phrase contenant le pronom « iel ». D’ailleurs, rappelons-nous qu’il y a quelques années, l’enseignement de la sexualité faisait l’objet d’un débat concernant la transmission des connaissances de ce sujet ; à qui revient cet engagement ? En acceptant que le pronom « iel » soit utilisé en classe, ces enseignants prennent conséquemment un autre rôle qui, à mon avis, ne leur revient pas.

Dans un autre ordre d’idées, les autorités en dehors d’un dictionnaire ne se sont pas prononcées sur la question du pronom « iel », ce qui limite les possibilités d’enseignement du pronom. Pour les élèves et pour la population en général, il y aura incohérence à partir du moment où chaque enseignant décidera d’une façon de faire dans sa classe, car les élèves devront modifier la langue dans l’optique de leur enseignant actuel, alors qu’ils ne maîtrisent pas encore le français. Rappelons-nous qu’actuellement, le taux d’analphabétisme fonctionnel s’élève à environ 50 % de la population québécoise. Est-ce réaliste d’intégrer un nouveau pronom alors que les pronoms actuels et leurs accords ne sont pas compris par la majorité des Québécois ?

Pas d’acceptabilité

À mon avis, le pronom « iel » ne respecte pas les deux critères d’admissibilité d’intégration d’un néologisme dans le dictionnaire, même si Le Robert a précisé qu’il s’agissait d’un mot rare. Si « iel » était si connu, utilisé fréquemment et populaire, il n’aurait pas semé de controverse puisqu’il aurait également franchi l’étape de l’acceptabilité.

Sur le plan de l’éducation, n’oublions pas que la réforme grammaticale, ou nouvelle grammaire, était le résultat de nombreux travaux de linguistes. À la base, la nouvelle grammaire est apparue en Suisse, puis elle s’est lentement enracinée dans la pratique à partir de 1998. En 2004, au Québec, la réforme de l’enseignement du français propulsait l’implantation de cette nouvelle grammaire. Concernant la nouvelle orthographe, n’ayant pas l’obligation d’être utilisée, elle est déjà âgée d’une vingtaine d’années et ne fait pas consensus dans l’enseignement de la langue française. Autrement dit, réformer un mot et un accord prend du temps, et considérant l’utilisation réelle et active du pronom « iel », il serait étonnant que le pronom s’ancre officiellement dans l’usage commun du français.

Enfin, au cours des dernières années, les connaissances sur les identités de genre ont évolué et les discours autour de ce phénomène aussi. Nous reconnaissons que le spectre des identités de genre demeure large et varié. Faudrait-il pour autant accorder un pronom pour chacune des identités de genre, surtout dans l’actuelle optique d’intégration absolue de tous les visages de la société ? Quel sera l’avenir de l’enseignement de la grammaire dans ce cas ?

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