Peut-on (ou doit-on) débattre de tout?

«Toute thèse, toute théorie qui cherche à se soustraire au débat ne peut s’imposer qu’en violentant les consciences», écrit l'auteur.
Photo: Getty Images «Toute thèse, toute théorie qui cherche à se soustraire au débat ne peut s’imposer qu’en violentant les consciences», écrit l'auteur.

Face à une telle question, la première réponse qui s’impose à l’esprit est tout simplement : non. Il y a des choses qui ne devraient normalement pas être objets de débat. Ainsi, les vérités factuelles ne devraient pas a priori être discutées : la Terre n’est pas plate, les camps d’extermination nazis ont existé. Si on ne s’entend pas sur les faits, il ne sert à rien de débattre. Par contre, il va de soi qu’on peut s’obstiner longtemps sur la représentation de ces mêmes faits, auxquels on a rarement accès directement (car les archives, les chiffres, les statistiques, eux, ne constituent qu’une image desdits faits, qui, pour toutes sortes de raisons, peut être faussée).

Ensuite, une seconde restriction, moins tranchée et plus problématique que la précédente, vient également à l’esprit : il est risqué de discuter des principes. La vérité qui est celle des principes ne relève pourtant pas du factuel ; elle exprime des valeurs, des idéaux qu’il est dangereux de remettre en question. Prenons un exemple de tels principes : l’égalité entre les femmes et les hommes. Celui-ci peut bien entendu prêter à discussion (il a été contesté dans le passé et l’est de nos jours dans d’autres pays). Or, se laisser entraîner dans une discussion à son sujet aurait pour conséquence immédiate de l’affaiblir en plaçant momentanément la thèse opposée sur un pied d’égalité avec lui, et de nous entraîner dans des arguties dont la vérité ne sortirait probablement pas plus forte, tandis que la démocratie en sortirait affaiblie. Précisons toutefois que s’il est préférable que les principes demeurent indiscutables et indiscutés, leur interprétation et leur champ d’application offrent quant à eux matière à de multiples et légitimes débats.

En dehors de ces deux exceptions, aucune théorie, aucun concept, aucune doctrine ne devrait se présenter comme une vérité évidente dans le but d’échapper au débat, autrement dit à la possibilité d’une remise en question ; pas plus le concept de culture du viol que la théorie critique de la race, ou encore l’interprétation du principe de laïcité de l’État, etc. Tout comme nous devrions être en mesure de débattre du meilleur moyen de mettre fin à une pandémie ou de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Tout doit être objet légitime de débat. Non seulement car lui seul peut faire avancer la cause de la vérité en soumettant toutes ces thèses à la critique, mais aussi parce que le débat libre est le seul moyen que nous possédions pour essayer de convaincre autrui sans avoir recours à la coercition et à des arguments d’autorité.

Dans l’idéal, on aime en effet à croire, peut-être non sans naïveté, que le débat peut faire changer d’idée un des interlocuteurs, voire les deux. Dans le premier cas, l’un d’eux reconnaîtrait débonnairement que l’autre a raison ; il faut convenir cependant que c’est assez rare. Dans le second, les deux débatteurs, sans parvenir à une position commune, mettraient, comme on dit, de l’eau dans leur vin, s’accorderaient sur certains points, tout en maintenant leur désaccord sur d’autres ; c’est beaucoup plus courant.

Telle est justement la vertu du débat : il force ceux qui argumentent à préciser leurs idées, à définir les concepts dont ils font usage, à multiplier les exemples… et parfois à modérer leurs propos. Ainsi, comme l’affirmait John Stuart Mill, ils apprennent ou découvrent eux-mêmes ce qu’ils pensent réellement. On ne peut en effet prendre la mesure de sa propre pensée qu’en la confrontant à celle d’autrui. De ce point de vue, le débat ne nous laisse pas indemnes, même si nous croyons nous-mêmes parfois camper sur nos positions et donnons l’impression de le faire. Même insensiblement, même après un délai, parfois long, celles-ci auront forcément changé, du moins si les interlocuteurs sont minimalement de bonne foi.

Le débat n’est donc pas une panacée, ni un rituel magique permettant de faire avancer immédiatement la cause que l’on défend. Les humains que nous sommes, tous unanimement convaincus de servir la bonne cause, ne changent pas si facilement d’idée et de convictions. Un débat cause rarement le genre de conversion ou d’illumination qui frappa saint Paul à sa rencontre avec Jésus sur le chemin de Damas ! Et en un sens, c’est heureux, car bien des doutes au sujet de nos esprits supposément rationnels planeraient si nous changions ainsi d’idée comme de chemise et à tout bout de champ. La règle du meilleur argument n’est pas faite pour des gens pressés. La vérité se fait jour en nous lentement.

Toute thèse, toute théorie qui cherche à se soustraire au débat ne peut s’imposer qu’en violentant les consciences. Mais ce faisant, ne convainquant unanimement qu’en apparence, elle se condamne elle-même à ne plus pouvoir persuader librement.

En fait, une idée, une théorie, quelle qu’elle soit, ou encore un concept, qui s’affirme indiscutable et qui prétend se soustraire à toute critique, y perd au change. Dans De la liberté, Stuart Mill (encore lui) explique très bien qu’une telle idée, peu importe sa validité, se transforme dès lors en dogme, en idée reçue, que l’on n’affirme plus que par conformisme et par habitude, sans se soucier de son sens, sans parfois même la comprendre, et qu’elle finit par perdre toute consistance et s’évanouir dans les limbes de la conscience. Débattre est préférable. Cela garde les esprits en éveil et les idées vivantes.

 

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