De la téléréalité au mélodrame

«J’en suis venu à la conclusion que
Photo: Facebook/ TH6TV «J’en suis venu à la conclusion que "Terrace House" et moi entretenions un rapport fallacieux; qu’il y avait pour ainsi dire entre nous une sorte de malentendu, et que celui-ci naissait chez moi d’un problème de fictionnalisation», écrit l'auteur.

Je confesse être un grand consommateur de téléréalité. J’avoue en outre m’y être parfois investi de façon telle que j’en suis venu à éprouver des émotions dignes de cas clinique ou à émettre des opinions malheureuses à l’endroit de participants. Ma paresse seule m’a retenu d’exprimer mes états d’âme sur les réseaux sociaux.

Hana Kimura était une lutteuse japonaise. Elle participa aussi à l’émission de téléréalité Terrace House, en 2020, que je considérai un temps comme l’apothéose du genre. Hana Kimura s’est suicidée pendant son passage à l’émission. Les autorités japonaises imputèrent son triste sort aux commentaires haineux dont elle fit l’objet en ligne, après la diffusion d’un épisode particulièrement corsé.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Liberté, automne 2021, no 332.

C’est dire que, n’eût été mon indolence, j’aurais pu être de ceux qui ont vilipendé Hana devant leur écran, puis sur les réseaux sociaux et, enfin, sur ses réseaux sociaux.

J’aurais pu la tuer.

J’en suis venu à la conclusion que Terrace House et moi entretenions un rapport fallacieux ; qu’il y avait pour ainsi dire entre nous une sorte de malentendu, et que celui-ci naissait chez moi d’un problème de fictionnalisation. Je n’en étais pas le seul responsable. Les procédés techniques ou stylistiques dont fait usage l’émission (et, à ce titre, la plupart des téléréalités du même genre, dites de « vie en communauté » : OD, Big Brother, etc.) m’avaient encouragé à infléchir ma lecture du produit qu’elle propose, au point de me faire prendre devant celui-ci une posture inadéquate. […]

Quelle fut-elle ? À bien y penser, loin de trouver en cette émission un « fascinant outil d’étude sociologique », force m’est d’admettre que j’y retrouvais plutôt les plaisirs du feuilleton romanesque, ou, plus pertinemment en ce qui me concerne, les plaisirs de son incarnation contemporaine la plus aboutie, le K-drama. Pour être bref, j’en étais venu inconsciemment à confondre mes deux divertissements et à traiter la téléréalité comme un mélodrame sud-coréen.

Si j’ai goûté devant Terrace House des plaisirs semblables à ceux que m’octroie le K-drama, au point d’alimenter ma confusion, c’est, je l’ai dit, que ce type de téléréalité en utilise abondamment les codes. Entre autres :

1. Un étalement dans la durée permettant le développement d’une vaste gamme de personnages, ainsi que l’insertion d’instants flottants, inutiles au récit, mais propres à créer l’attachement de l’auditoire (Terrace House dure un an ; une série coréenne s’étale sur de nombreux épisodes de durée cinématographique).

2. Un montage à la facture fictionnelle, trahissant la mise en place d’unenarration. Des flash-back bien placés viennent nous fournir des informations jusque-là volontairement omises par la production ; des gros plans sur le visage de candidats orientent notre perception de l’action, etc. […]

3. Une variété de tons mélangés dans un même épisode, passant du tragique au salace, au comique, etc.

4. Une utilisation quasi systématique du triangle amoureux (en téléréalité, quand il n’y en a pas, on essaie d’en créer par l’entremise d’activités ou de couplages impromptus).

5. Un recours au cliffhanger, souvent suivi du montage « dans le prochain épisode… ».

6. Le plaquage de schémas actantiels dignes de Greimas, aidé par un casting judicieux, sur les participants : protagonistes/antagonistes aux quêtes assorties (promouvoir la cause de, trouver l’amour…), adjuvants/opposants ; éléments déclencheurs variés, etc. Ou, si l’on s’attarde aux cases actantielles plus précises du K-drama : le clown de service, le méchant rédimé, le traître, la bitch, le rejet aux capacités insoupçonnées, etc. Ces « rôles » pourront être triturés par la production, au fil de la diffusion, selon les rétroactions des spectateurs.

Pas étonnant, donc, que j’aie pu me méprendre sur la nature du produit proposé. Les participants étaient devenus pour moi des personnages de mélodrame, que je pouvais adorer ou mépriser à loisir. Je faisais sur leur dos ma catharsis, mes émotions à leur endroit se trouvant coincées entre celles que je ressentais pour le protagoniste de My Mister ou l’héritière de Crash Landing on You. […]

Reconnaître la source de ma confusion m’a permis de revenir à ce simple fait : la téléréalité est une créature hybride. Malgré tous les gommages fictionnalisants utilisés par celle-ci, ses participants ne sont pas enfermés dans le cadre fictionnel ainsi encouragé. Ils existent. Si je peux commenter leurs actions sur Internet […], ils peuvent prendre conscience de mes déclarations et être atteints directement. Ce théâtre n’a pas de quatrième mur.

En somme, ma posture voilait le caractère réel de la téléréalité, pour n’en conserver que l’aspect « K-dramatique ». Tout m’était donc permis. Combien de ceux ayant violenté Hana s’illusionnaient comme moi d’un feuilleton, égarés par des procédés trompeurs qui invalidaient, derrière le personnage, les larmes bien réelles et les angoisses irréductiblement humaines d’une jeune femme désireuse d’être acceptée par ses camarades (désir universel s’il en est) ?

Les Anciens Grecs promouvaient la fiction comme outil de catharsis. […] Devant les êtres de chair qu’Occupation double costumera bientôt sur mon écran, je tâcherai de limiter mes emportements — de ne jamais les faire sortir de mon salon. De retrouver pour ainsi dire un peu de cette antique discrétion du téléspectateur.

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