À quoi peut-on s’attendre au chemin Roxham?

«Durant les premières semaines de la pandémie, le Canada a presque entièrement fermé sa frontière terrestre aux demandeurs d’asile», écrivent les auteurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Durant les premières semaines de la pandémie, le Canada a presque entièrement fermé sa frontière terrestre aux demandeurs d’asile», écrivent les auteurs.

Entre 2017 et 2019, 95 % des personnes ayant présenté une demande d’asile à la frontière terrestre canadienne l’ont fait au Québec, et pratiquement toutes au chemin Roxham, où l’on ne trouve aucun poste frontalier officiel. Près de 18 mois après l’avoir interdit en raison de la pandémie, le gouvernement fédéral permet, depuis dimanche dernier, aux personnes qui traversent la frontière entre les postes frontaliers de déposer une demande d’asile. À quoi peut-on s’attendre à la suite de cette réouverture ?

Pour répondre à cette question, il faut retourner aux années prépandémie. La transformation du chemin Roxham en point névralgique de cette frontière n’est pas une coïncidence : elle découle de plusieurs décennies de politiques migratoires qui visent à empêcher l’arrivée spontanée de demandeurs d’asile. Répondant à une anxiété liée au fonctionnement du système fédéral d’asile dans les années 1990, ces politiques ont pris une tournure antiterroriste à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Cette année-là, le Canada et les États-Unis se sont mis d’accord sur la Déclaration pour une frontière intelligente, dont fait partie l’Entente sur les tiers pays sûrs (ETPS). Mise en place en 2004, l’ETPS permet de renvoyer la majorité des demandeurs d’asile qui se présentent à la frontière canado-américaine vers les États-Unis.

Cette entente est à l’origine de ce que l’on a appelé la « crise migratoire » du chemin Roxham. En effet, parmi les exceptions qu’elle prévoit, l’ETPS ne s’applique pas aux personnes qui traversent la frontière à un endroit autre qu’un point d’entrée. En raison de sa situation géographique et à la faveur de la conjoncture politique, le chemin Roxham s’est imposé en tant que principal point d’entrée non officiel au Canada. Si les premières arrivées se sont déroulées de manière chaotique, les autorités ont par la suite mis en place certains dispositifs permettant d’accueillir ces personnes de façon ordonnée. Néanmoins, cet arrangement temporaire a permis aux autorités canadiennes d’exercer une surveillance sur les arrivées irrégulières, de garder un certain contrôle sur ces personnes et, ultimement, d’examiner leurs demandes de façon à respecter les droits des demandeurs d’asile ainsi que la législation canadienne.

Durant les premières semaines de la pandémie, le Canada a presque entièrement fermé sa frontière terrestre aux demandeurs d’asile. Alors que le gouvernement a par la suite rétabli les quelques exceptions à l’ETPS, les personnes se présentant entre les points d’entrée officiels ne pouvaient toujours pas déposer leur demande, étant renvoyées aux États-Unis dans l’attente du moment où les autorités leur permettraient de venir le faire. Bien que l’Agence des services frontaliers du Canada ait commencé à contacter ces personnes en août dernier, cette fermeture fait en sorte que de nouveaux chemins plus reculés sont maintenant empruntés. Du côté américain, des organismes d’aide aux réfugiés déplorent les conditions difficiles dans lesquelles se retrouvent les personnes qui attendent de pouvoir déposer leur demande.

La levée de cette exception annoncée dimanche aura des conséquences au chemin Roxham et ailleurs le long de la frontière terrestre. Il s’agit d’un bon moment pour considérer l’abrogation de l’ETPS et ainsi permettre aux demandeurs d’asile de se présenter directement aux postes frontaliers. Sinon, les images de 2017 risquent de revenir à la une de nos journaux : des familles entières qui se présentent de façon irrégulière au chemin Roxham, leurs valises à la main, puisque cela constitue leur unique option pour demander le statut de réfugié au Canada. Ou, pire encore, des demandeurs d’asile qui, comme ce fut le cas en 2017, périssent dans les régions rurales enneigées des Prairies à la recherche d’un passage entre deux postes frontaliers. Ce jeu du chat et de la souris entre les autorités et les demandeurs d’asile ne sert finalement personne.

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