Les affres du participe passé

«Depuis une quinzaine d’années, je donne le cours Renforcement en français et des ateliers de consolidation en français écrit au centre d’aide en français de mon cégep. Au début du trimestre, lorsque je leur demande quelles sont leurs difficultés, les élèves me répondent en chœur: l’accord des participes passés», affirme l'autrice.
Photo: Michaël Monnier archives Le Devoir «Depuis une quinzaine d’années, je donne le cours Renforcement en français et des ateliers de consolidation en français écrit au centre d’aide en français de mon cégep. Au début du trimestre, lorsque je leur demande quelles sont leurs difficultés, les élèves me répondent en chœur: l’accord des participes passés», affirme l'autrice.

L’Association québécoise des professeurs de français a pris l’initiative de demander au ministère de l’Éducation d’intégrer le projet de réforme de l’accord des participes passés qui circule depuis déjà quelques années. Il s’agirait de se débarrasser des exceptions et de limiter l’accord des participes passés à deux règles : dorénavant, celui employé avec être s’accorderait toujours avec le sujet du verbe et celui employé avec avoir serait toujours invariable.

Pour accorder un participe passé, il faut :

1. identifier le participe passé ;

2. identifier son auxiliaire ;

3. appliquer la règle d’accord selon ledit auxiliaire.

Même en abolissant les exceptions et en réduisant les règles d’accord à deux, on rencontrera les mêmes obstacles : certains classeront mal l’auxiliaire (j’ai été surpris : être ou avoir ?), d’autres accorderont encore et toujours un participe passé employé avec avoir avec le sujet et d’autres encore ne verront même pas le mystérieux participe passé.

Bref, l’accord des participes passés demeurera difficile. Que faire, alors ? Accorder tous les participes passés avec le sujet ? Les laisser tous invariables ? Cela peut sembler être une solution porteuse, mais, quand on comprend le système de la langue (car il y en a un, et il est plus logique qu’il ne semble à première vue), cela ne serait pas cohérent. Que faire, donc ? Abolir les participes passés ?

Depuis une quinzaine d’années, je donne le cours Renforcement en français et des ateliers de consolidation en français écrit au centre d’aide en français de mon cégep. Au début du trimestre, lorsque je leur demande quelles sont leurs difficultés, les élèves me répondent en chœur : l’accord des participes passés ! Puis je les fais écrire, je leur donne une dictée diagnostique, et je constate la même chose, année après année : les participes passés ont le dos large. Les textes sont truffés de fautes d’accord de toutes sortes (noms, adjectifs, verbes, etc.), d’erreurs d’orthographe, de confusions homophoniques, de virgules mal placées ou oubliées, de phrases mal construites et de mots mal employés. Et les participes passés ? Noyés dans cet océan d’erreurs, ils sont le dernier de mes soucis, honnêtement.

Les difficultés grammaticales de ces élèves sont généralisées. Et ce sont souvent les mêmes élèves qui peinent à comprendre des textes moindrement complexes, à rédiger une introduction et à développer une idée secondaire. Ceux et celles qui ne se débattent réellement qu’avec les participes passés, je peux les sauver en deux temps, trois mouvements, même avec les règles actuelles. Mais ceux et celles qui se débattent avec TOUT, tout en même temps qui plus est, ont besoin de beaucoup plus qu’une réforme des participes passés.

L’arbre qui cache la forêt

Enseigner toutes les règles d’accord des participes passés, c’est s’acharner sur de pauvres exceptions : une étude sur La fréquence d’emploi des règles du participe passé (Leroy et Leroy, 1995) a démontré que les participes passés ne constituaient que 22 % des formes verbales. Et 92 % de ces participes passés s’accordent déjà comme le propose la réforme. C’est donc dire que seulement 8 % des participes passés sont « excentriques », comme le dit Annie Desnoyers ; 8 % de 22 %, cela représente 1,7 % des verbes.

Les enseignants du primaire et du secondaire disent passer beaucoup de temps à enseigner ces règles. Pourquoi ? Pourquoi s’attarder longuement sur des exceptions ? Mon hypothèse est cruelle, mais la voici : quoi qu’on en dise, il est beaucoup plus facile d’enseigner les règles d’accord du participe passé que d’enseigner la lecture et l’écriture à des élèves qui n’y arrivent pas, que de réparer la syntaxe cassée ou d’enrichir le vocabulaire famélique d’une adolescente ou d’un adolescent qui n’aime ni lire ni écrire.

Le jeune qui parvient de peine et de misère au cégep (et l’on devine que celui ou celle qui a vraiment beaucoup de difficulté en français n’y parvient pas) se cache, lui aussi, derrière les participes passés. Il ne comprend pas pourquoi, après 11 années de cours de français pourtant réussis, il fait toujours autant d’erreurs. Ça ne peut être que la faute des participes passés ! Quand on le cuisine un peu, il admet pourtant qu’il a de la difficulté à lire et à composer des textes, avec ou sans participes passés, depuis le primaire.

Eh bien, croyez-le ou non, si on lui donne de l’aide (une heure ou deux par semaine), s’il accepte cette aide et s’investit dans ses apprentissages, ce jeune martyr du participe passé s’améliore significativement en quelques semaines à peine. Sans même qu’on ait eu besoin de modifier (ni même d’aborder) la règle d’accord des participes passés. Il ne sera jamais Bernard Pivot, mais il y a de l’espoir.

Une réforme nécessaire ?

La langue évolue, elle est vivante, et son système est perfectible. Si une simplification des règles d’accord du participe passé a pour effet de libérer du temps en classe pour s’attaquer aux autres règles et, ultimement, améliorer les compétences en lecture et en rédaction, on ne peut évidemment pas être contre. Mais une telle réforme est-elle vraiment nécessaire pour dégager ce temps ? Le ministère de l’Éducation exige-t-il vraiment que les professeurs du secondaire passent des heures sur les exceptions — et sur le groupe prépositionnel, pendant qu’on y est ?

C’est le contenu et les stratégies pédagogiques qu’il faut revoir, dans une perspective transversale. Les jeunes devraient être confrontés à des textes et à des œuvres littéraires de plus en plus complexes et être accompagnés dans leurs lectures. Ils devraient produire des textes régulièrement, et les compétences langagières devraient être corrigées et évaluées, de manière constructive, dans toutes les matières. La syntaxe, le vocabulaire, tout.

C’est aussi dans les mesures d’aide qu’il faut innover. Toutes les écoles devraient avoir les moyens d’offrir une aide particulière en français à ceux et celles qui en ont besoin, dès le primaire et tout au long du secondaire. Et elles gagneraient à s’inspirer des mesures d’aide déployées dans les cégeps et les universités, notamment les centres d’aide en français et la formule de tutorat par les pairs.

Oui, une réforme est nécessaire. Mais elle ne concerne pas les participes passés.

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