Les mots

«Je crains de voir plutôt disparaître, à force, l’histoire de ces mots qui ont eu un tel poids — et corollairement, la possibilité de savoir le contexte qui les a jadis rendus acceptables afin de le combattre», écrit l'autrice.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Je crains de voir plutôt disparaître, à force, l’histoire de ces mots qui ont eu un tel poids — et corollairement, la possibilité de savoir le contexte qui les a jadis rendus acceptables afin de le combattre», écrit l'autrice.

Dans sa nouvelle intitulée Face à l’homme blanc, l’écrivain afro-américain James Baldwin met en scène un policier raciste et nous fait voir le monde par ses yeux. En son for intérieur, Jesse désigne les Noirs en employant des mots ignobles, dont un en particulier.

Pour en faire mesurer la violence, Baldwin, qui a souvent été la cible de ce même mot, l’écrit en toutes lettres.

Dans mon prochain livre, Baldwin, Styron et moi, je raconte une agression subie en France, au cours de laquelle on m’a craché une insulte raciste et misogyne. J’ai tenu, témoignant de cet incident, à l’écrire en toutes lettres.

Les mots violents. Ceux dont on use pour nous détruire. Dans certaines œuvres autobiographiques, nous les employons pour faire comprendre ce que nous avons subi. Dans certaines fictions, comme la nouvelle de Baldwin, nous les employons pour dire quelque chose de notre temps, pour dénoncer une injustice. Pour faire état de la laideur du monde tout en lui arrachant une vitale petite victoire : de cette laideur, tirer de la beauté.

Et voici peut-être ce qui me met le plus en rogne : la cécité têtue de ceux (rares, je sais, mais ils m’inquiètent) qui ne se rendent pas compte que vouloir faire disparaître, en tout ou en partie, ces œuvres, c’est un peu comme vouloir faire taire des auteurs ayant mené avant nous les combats que nous prétendons aujourd’hui poursuivre.

Transmettre

Ces temps-ci, certains débats nous poussent à interroger, en tant que société, notre manière d’aborder ces œuvres et ces mots dans une situation pédagogique, ou de transmission.

Je n’enseigne plus et j’en suis (lâchement) soulagée. Pas parce qu’« on ne peut rien dire » (nous vivons au Québec en 2021 et non, par exemple, dans la Chine de Mao), mais parce qu’aujourd’hui, ceux et celles qui sont notre avenir font une demande à la fois impérieuse et déstabilisante : remettre en question la manière dont nous avons, en notre temps, nous-mêmes été les destinataires de la transmission — manière qui peut par conséquent nous sembler incontestable.

Récemment, j’étais invitée à présenter mon livre Douze ans en France (2018) à un groupe au collégial. À un moment où nous parlions de lutte contre les racismes antiarabe et antinoir, l’expression « le mot en n » a été employée du côté des étudiants.

Je suis mal à l’aise face à cette expression parce qu’elle me semble faire référence à une chose sans la nommer et sans la faire disparaître. Je crains de voir plutôt disparaître, à force, l’histoire de ces mots qui ont eu un tel poids — et corollairement, la possibilité de savoir le contexte qui les a jadis rendus acceptables afin de le combattre. Je suis encore plus mal à l’aise quand la discussion entourant des mots difficiles devient violence, crispation, attaque. (Ce n’était pas le cas avec ces étudiants, qui étaient tout sauf crispés. Regards attentifs, ouverts. Mots soupesés. Questions pertinentes. Sourires.)

Tant de questions, nulle réponse

Mais je suis peut-être aussi mal à l’aise tout simplement parce que j’ai l’âge que j’ai, et que j’ai reçu telle éducation, dans telles circonstances, dans tel milieu…

Je ne sais pas.

J’étais donc là pour présenter mon livre précédent et non le prochain. Je n’avais pas le temps de parler en détail de la nouvelle de Baldwin ou de l’insulte arabophobe et misogyne que j’avais voulu écrire en toutes lettres. Pas le temps d’expliquer que pour moi certains mots ont déjà renvoyé à une réalité qu’il faut, par respect pour ceux qui l’ont subie, connaître. L’espoir de faire cesser d’exister ce que désignent les mots violents en les remplaçant par d’autres jugés inoffensifs soulève toujours en moi un ouragan de questions.

Mais ce n’était pas le moment, ni le sujet. En vérité, j’étais ébranlée par ces jeunes et leurs manières de dire notre monde.

J’ai choisi d’écouter cet ébranlement. Je les ai suivis. J’ai fait référence à la réalité à laquelle renvoie le mot en n sans dire le mot, parce que je n’avais pas envie de les heurter. Ça me semblait une raison suffisante. Ça, et le sentiment qu’il y aurait eu quelque chose d’opportuniste dans le fait de sauter sur leur emploi spontané de l’expression pour leur imposer l’abîme de mes doutes, à froid, entre deux interventions sur autre chose.

Ça s’était décidé en moi en quelques secondes. Le tourbillon de mes pensées s’est calmé. Je me suis concentrée sur eux. C’était un bon moment.

Cette histoire n’a pas pour but de servir d’exemple. Je ne prétends pas qu’on puisse en tirer une réponse. Devant des questions aussi complexes, de réponse, je n’en ai justement pas.

Je sais seulement que nous sommes plusieurs à vouloir penser au-delà des crispations et de la mauvaise foi, en respectant ceux qui nous y invitent, cette question de la transmission des œuvres qui abordent les aspects monstrueux de l’expérience humaine.

Ces œuvres qui, je n’en démordrai pas, comptent néanmoins, même si elles sont difficiles à enseigner — ces œuvres qui, ne l’oublions pas, ont sans doute été bien plus difficiles à écrire pour ceux qui ont vécu ce qu’elles racontent.

Ces œuvres qui peuvent nous sortir de notre solitude, nous ouvrir les yeux, et nous armer contre le mal… à condition d’être diffusées selon un rythme qui n’est ni celui des réseaux sociaux ni celui de la polémique : le rythme lent de l’enseignement et de l’étude, de la rigueur et de l’humilité.

 

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