Quand la médecine s’exerce la mort dans l’âme

«L’acte de soin ne relève pas de l’ingénierie. Imposer un rythme infernal à nos médecins et à tous les professionnels de la santé ne peut que dénaturer l’acte de soin», écrit l'auteur.
Photo: Adalberto Roque Agence France-Presse «L’acte de soin ne relève pas de l’ingénierie. Imposer un rythme infernal à nos médecins et à tous les professionnels de la santé ne peut que dénaturer l’acte de soin», écrit l'auteur.

L’État exige de ses médecins qu’ils soient encore plus productifs. Si l’on se fie au texte de Marie-Eve Cousineau paru dans Le Devoir du 10 novembre dernier, il n’est pas surprenant que certains d’entre eux projettent d’abandonner leurs patients dans un souci de préserver leur bien-être. Il semble que l’État ne comprenne plus rien à la médecine.

Depuis les années 1980, avec l’essor du néolibéralisme, la valeur du soin fut radicalement modifiée. L’État, dans sa logique comptable, ne comprend pas que l’acte de soin dépasse largement le geste technique, qui, somme toute, est relativement facile. Soigner, c’est aussi considérer la dimension existentielle du patient, c’est réchauffer son cœur, c’est surtout écouter ce qui cherche à s’exprimer chez le malade quand la maladie bouleverse sa vie.

Il n’est pas acceptable de penser la médecine sur le modèle de la production industrielle. L’acte de soin ne relève pas de l’ingénierie. Imposer un rythme infernal à nos médecins et à tous les professionnels de la santé ne peut que dénaturer l’acte de soin. Même si l’État implantait un système performant dans les soins à domicile ainsi que dans toutes les autres sphères, les médecins exerceraient la médecine avec la mort dans l’âme si on ne comprend pas qu’ils participent à la reconfiguration de la vie humaine dans sa dimension existentielle. Il y a incompétence dans la compréhension de ce qu’est le soin à la personne, il y a là une vision mutilée de son essence : offrir un accompagnement réfléchi adapté à la vulnérabilité des gens.

Lorsque l’État québécois désire rendre les médecins plus productifs, cela signifie implicitement réduire la médecine à un geste technique. La technique est devenue le symbole de la réussite d’autant plus qu’elle est facilement observable, mesurable et quantifiable. On ne comprend pas que la vie du patient avec sa maladie ne s’arrête pas à un examen ; elle est une expérience qui interpelle le médecin. Il n’est pas étonnant que Frankenstein retrouve son humanité lorsqu’il accède aux sentiments. Si notre système de santé est devenu terrifiant, c’est parce qu’on a écarté le vécu et le sens d’une vie humaine qui habitent le patient, de la même façon qu’on a mis au rebut l’idéal du soin du côté des soignants.

Depuis 40 ans, on ne cesse de détruire l’acte de soin. Dans ce contexte à la haute performance technique où le soin n’est plus en direction du patient, mais de la production, il n’est pas étonnant que les soignants se sentent trahis dans leur idéal, abattus par un pouvoir administratif obsédé par la rentabilité. On oublie que le soignant permet la continuité dans une histoire de vie. On ne comprend pas que dans l’acte de soin, c’est l’existentiel qui saute au visage de tout soignant.

Les tentatives de l’État de faire de chaque médecin une pièce dans l’engrenage de la grande machine démontrent le caractère politique de la médecine. Cependant, il n’y a pas de réponse politique sans un questionnement éthique sur le sens du soin. Ce n’est pas d’un meilleur système que nous avons besoin, mais d’un changement de pensée. L’éthique est le courage de défendre l’humanité tapie au fond de l’acte de soin que porte chaque être humain, dont le soignant. Plus que jamais, il devient nécessaire de réaliser un coup de brèche dans ces idées morbides mises en valeur par l’État. À l’heure de la politisation de la médecine, l’esprit critique est incontournable pour redonner au domaine une âme humaine. Car dans la détermination de la médecine, l’être humain met en jeu sa destinée : la question est de savoir ce que nous honorons.

L’instrumentalisation de la médecine sur la base d’objectifs quantitatifs, comme dans l’industrie, nous éloigne de son esprit : une attention à la vulnérabilité, à la puissance de la vie, à la fuite du temps, aux promesses et au sens de la vie qui s’élaborent dans la rencontre clinique, et qui demandent du temps d’écoute.

Est-il alors possible pour un médecin de poursuivre dans son désir profond de soigner quand il voit une institution qui craque de partout en laissant filer son humanité ? On peut dire que la fuite de la médecine hors de l’acte de soin, porté par l’âme hippocratique, ne peut que favoriser sa propre ruine. Dans ce cas, faut-il s’étonner si on assiste à un désengagement ?

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