Du nationalisme économique comme nécessité stratégique

«Le gouvernement du Québec a donc carrément le devoir de promouvoir l’approvisionnement, la fabrication et l’achat locaux», pense l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Le gouvernement du Québec a donc carrément le devoir de promouvoir l’approvisionnement, la fabrication et l’achat locaux», pense l'auteur.

En dévoilant sa nouvelle « vision économique » (Un Québec qui gagne), le gouvernement du Québec a notamment confirmé l’accroissement de ses efforts pour soutenir la production manufacturière et agroalimentaire locale, soit la relocalisation au Québec d’activités productives délocalisées ou sous-traitées à l’étranger, ainsi que la substitution des importations d’intrants ou de produits finis par une fabrication et un approvisionnement locaux. On y annonce, par exemple, une nouvelle « stratégie gouvernementale des marchés publics » visant à favoriser et à prioriser les producteurs et les fournisseurs québécois.

D’autres initiatives en ce sens avaient déjà été mises en œuvre, notamment du côté d’Investissement Québec, qui s’est doté récemment d’une vice-présidence « Achat québécois et développement économique » vouée à l’approvisionnement local et aux relocalisations. Le ministère de l’Économie et de l’Innovation doit aussi publier bientôt un plan d’action en ces matières, qui devrait, comme l’indique Un Québec qui gagne, prioriser les secteurs de l’agroalimentaire, de la santé et des produits pharmaceutiques, de la machinerie industrielle, des produits du bois, de l’énergie et des transports.

Dans un contexte de grave pénurie de main-d’œuvre, toutefois, nombreux sont ceux qui voient dans cette stratégie une aberration, voire une forme délétère d’interventionnisme ou de protectionnisme. Or, loin de constituer une lubie nationaliste, ce repositionnement industriel représente en fait une absolue nécessité, et ce, pour au moins trois raisons principales.

Des défis importants

Sur le plan de l’économie politique internationale, d’abord, toutes les puissances occidentales s’y attellent : la Stratégie industrielle pour l’Europe et le Pacte vert, du côté de l’Union européenne, la politique allemande Made in Germany 2030, les plans Build Back Better du Royaume-Uni et des États-Unis (en plus du Buy American Act dans ce dernier cas), les initiatives France Relance et France 2030, puis même le rapport du Conseil sur la stratégie industrielle du Canada, publié en 2020, confirment un mouvement tectonique en ce sens.

Sur les plans commercial et de l’autonomie productive, ensuite, le Québec manufacturier fait face à des défis importants : le secteur québécois de la fabrication génère des déficits commerciaux depuis plus d’une décennie, particulièrement dans les secteurs de moyenne-haute et de haute technologie. Par ailleurs, moins de 10 % des entreprises du secteur qui ont des activités au Québec sont de propriété étrangère (ce pourcentage atteint toutefois plus de 30 % dans l’aérospatiale et plus de 45 % dans l’industrie pharmaceutique), mais ces entreprises étrangères représentent à elles seules plus de 40 % du PIB manufacturier, ainsi que plus de 50 % des exportations et environ 30 % des importations manufacturières totales.

En outre, si la fabrication locale québécoise répond à environ 55 % de la demande intérieure totale du Québec en intrants et produits manufacturiers, nous sommes donc à ce titre dépendants des importations d’intrants ou de produits finis à hauteur de 45 % pour le secteur manufacturier dans son ensemble, mais de plus de 50 % dans le créneau de la fabrication d’aliments, de près de 90 % dans celui du matériel de transport, de plus de 90 % dans le domaine pharmaceutique, et d’environ 70 % pour les fournitures et le matériel médicaux, par exemple.

Enfin, sur le plan environnemental, notons que les deux tiers du déficit commercial global du Québec sont attribuables à l’importation de combustibles fossiles largement destinés à alimenter l’industrie du transport (y compris de marchandises). Nos industries les plus énergivores, les plus émettrices de GES et à fort potentiel d’électrification ou de décarbonation (aliments, matériel de transport, produits chimiques et pharmaceutiques, métallurgie) sont aussi parmi les plus dépendantes d’importations dont la teneur en carbone est souvent très élevée (pensons aux aliments d’Asie ou d’Amérique latine, aux voitures du Mexique, au gaz naturel américain, aux intrants pharmaceutiques chinois et indiens ou aux métaux de première transformation en provenance du Brésil, de la Chine et du Congo).

Pour ces raisons en particulier comme pour bien d’autres, le gouvernement du Québec a donc carrément le devoir de promouvoir l’approvisionnement, la fabrication et l’achat locaux. Son approche, axée sur l’accès préférentiel aux marchés publics, mais aussi sur l’innovation et l’automatisation industrielles, la concertation et le maillage entre fournisseurs et producteurs ainsi que le développement des filières stratégiques des véhicules lourds électriques, de l’hydrogène et des biocarburants, nous apparaît prometteuse. Nos recherches sur ces questions, à l’IREC, démontrent d’ailleurs clairement que les entreprises manufacturières québécoises sont prêtes à le suivre sur cette voie si on leur en donne les moyens. Alors donnons-les-leur.

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