Le réel n’est pas sécuritaire

«Le roman n’est pas un discours ni une idéologie», écrit l'auteur.
Illustration: Revue «L’inconvénient», automne 2021, no 86 «Le roman n’est pas un discours ni une idéologie», écrit l'auteur.

Depuis quelques années maintenant, nous voyons des militants aborder des œuvres littéraires et artistiques dans une perspective étroitement politique. Et ils le font souvent aussi comme si c’était la seule façon légitime de les aborder, alors que des œuvres littéraires et artistiques n’ont pas à répondre à quelque programme politique que ce soit, et ce, pour la raison bien simple qu’elles sont d’abord conçues dans une perspective esthétique. Ce qu’on constate aussi, c’est que pour ces militants, les œuvres ne constituent pas vraiment des objets à comprendre et à analyser, des objets dont la richesse de signification se déroberait à toute saisie immédiate et serait aussi en mesure de nous apprendre quelque chose ; ils y voient plutôt des instruments, des cibles utiles à l’accomplissement d’un travail social. Les militants s’étant donné pour mission de lutter contre telle discrimination et n’ayant plus que cela dans leur champ de vision, ils en viennent à croire que les œuvres littéraires et artistiques doivent elles aussi lutter contre ces discriminations, que la seule chose qui compte lorsqu’on aborde des œuvres, c’est de déterminer si elles contribuent ou non à cet avancement social. Armés de la conviction que les discriminations et les injustices qui existent dans la réalité doivent être dénoncées, ils s’attendent à ce que les œuvresalimentent leurs combats, qu’elles participent à leur quête de reconnaissance, qu’elles donnent une image édifiante de leur groupe ou sous-groupe, etc.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’inconvénient, automne 2021, no 86.

Or le roman, pour prendre cet exemple, n’a pas à être le véhicule de quelque cause que ce soit, et il n’a pas non plus à donner une image édifiante de quiconque. Ce serait même plutôt le contraire : le roman a pour vocation de montrer les êtres humains tels qu’ils sont, avec leurs failles, leurs imperfections, leurs contradictions. Pourquoi ? Parce que telle est la réalité. Le roman n’est pas un discours ni une idéologie. Il répond à une exigence de vérité, et la vérité c’est que les êtres humains ne sont pas parfaits, qu’ils sont moralement impurs, et cette vérité vaut également pour les victimes et les militants qui dénoncent l’immoralité des autres. Malgré ce que certains voudraient croire, le statut de victime ne confère pas la sainteté, les victimes restent des êtres humains aussi faillibles que tous (ne serait-ce que parce qu’elles ne sont pas des victimes dans la totalité de leur être : être victime à un niveau n’empêche pas d’être bourreau à un autre).

Traumavertissements

Compte tenu de cela, la nouvelle pratique qui consiste à faire précéder des textes littéraires et des enseignements universitaires de traumavertissements est — il n’y a pas d’autres mots — complètement absurde. Il vaut la peine de rappeler ici ces fameuses paroles de Kafka : « On ne devrait lire que des livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? […] Le livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. »

Demander que des traumavertissements nous protègent de contenus dérangeants, c’est n’avoir rien compris à la raison d’être des œuvres littéraires, dont la valeur et le prix tiennent précisément à leur capacité de nous surprendre, de nous déstabiliser, de nous faire voir le monde d’une autre façon, de nous amener à reconsidérer ce que nous pensions savoir, et même aussi de choquer, de provoquer, de perturber. Pourquoi ? Parce que l’expérience esthétique qu’elles nous font vivre est à l’image du choc avec le réel qu’elles visent justement à reproduire. Supprimez cela et vous venez de perdre l’essentiel.

En voulant écarter la possibilité du choc, la notion d’espace sécuritaire contribue au refoulement de cette vérité fondamentale : le réel en son essence est cela qui nous résiste, le réel n’est pas aussi hospitalier qu’on le voudrait, le réel est autant source de malheurs que de bonheur. Par désir de guérison ou d’apaisement, les traumatisés voudraient s’affranchir de cette vérité déplaisante qui touche l’humanité dans son ensemble, riches et pauvres, faibles et puissants, dominants et dominés. Les discriminations sociales n’affectent pas tout le monde (ou pas tout le monde de la même façon), mais personne n’est épargné par la mort, la maladie, les deuils, les échecs, les déceptions, les humiliations, les erreurs, etc. C’est ce que nous apprennent les grandes œuvres, chacune à sa manière. Pour être grande, pour nous dire quelque chose qui possède un minimum de poids et d’importance, une œuvre doit heurter.

Il se peut que certaines personnes soient trop fragiles ou trop sensibles pour lire des œuvres littéraires. Mais rien ne les y oblige, personne n’est tenu d’étudier la littérature à l’université, personne n’est tenu de regarder la réalité en face, et les départements de lettres n’ont pas à répondre à des demandes incompatibles avec la raison d’être de la littérature. […] Nous pouvons comprendre la souffrance des traumatisés, chacun de nous ayant aussi son lot de souffrances, mais cela ne veut pas dire qu’il faille répondre aux demandes déraisonnables qui découlent de cet état. Ce n’est pas rendre service aux traumatisés de nourrir en eux l’illusion que le réel peut être parfaitement sécuritaire. Il ne l’est pas et pour personne.

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