Les signaux de fumée

«Les connotations de la cigarette, dans l’histoire du cinéma par exemple, sont extrêmement nombreuses: on fume pour indiquer la tension sexuelle entre deux personnages, on fume pour indiquer que tel protagoniste tente de se détendre, qu’il pense, qu’il attend», affirme l'auteur.
Photo: Noel Celis Agence France-Presse «Les connotations de la cigarette, dans l’histoire du cinéma par exemple, sont extrêmement nombreuses: on fume pour indiquer la tension sexuelle entre deux personnages, on fume pour indiquer que tel protagoniste tente de se détendre, qu’il pense, qu’il attend», affirme l'auteur.

Le jugement vient de tomber, et le juge de paix a tranché : « le fait de fumer du tabac lors d’une représentation théâtrale ne constitue pas du contenu expressif, car aucun message n’est véhiculé ». Le raisonnement du juge est simple : puisque fumer « ne vise pas à transmettre un message ou une signification », l’activité n’est donc pas protégée par les chartes. Est donc rappelée la Loi concernant la lutte contre le tabagisme à l’origine de toute l’affaire : fumer dans les lieux publics est interdit. CQFD.

L’affirmation interpelle, d’abord, car elle laisse entendre un constat plus général à peu près intenable pour quiconque s’intéresse un peu au théâtre — voire à l’art : il y aurait donc des gestes, des objets sur scène qui ne seraient pas expressifs, autrement dit, qui ne participeraient pas à construire l’espace de la représentation, à exprimer une idée, une émotion. La démarche assurée de ce protagoniste, insignifiant ? Les vêtements noirs de cet autre personnage, simple caprice ?

Pour aller vite, la plupart des signes en art visant à contextualiser un personnage ou une scène fonctionnent par le biais de la connotation : nous comprenons leur sens (par habitude, par convention, voire naturellement) sans même que l’on ait à nous les expliquer. C’est ce qui permet à tout — à bien y penser — de signifier, de faire sens : l’espace fictionnel est un espace délibéré, construit, où tout potentiellement vise à transmettre de l’information. Il en est de même du geste de fumer. Le geste ouvre à tout un univers de connotations permettant de caractériser le personnage sur scène. Les connotations de la cigarette, dans l’histoire du cinéma par exemple, sont extrêmement nombreuses : on fume pour indiquer la tension sexuelle entre deux personnages, on fume pour indiquer que tel protagoniste tente de se détendre, qu’il pense, qu’il attend. La manière même dont il fume trahit son milieu social ; fume-t-il avec un fume-cigarette ? avec sa cigarette entre l’index et le majeur ? À chaque manière de fumer correspond une connotation, qui permet de savoir qui fume, mais peut-être aussi pourquoi il fume. Et à notre époque où l’on nous rappelle les dangers de la cigarette partout, on fume pour toutes ces raisons, mais aussi pour indiquer que le personnage traverse une mauvaise passe, voire qu’il est entré dans un mode sacrificiel, autodestructeur. Bien sûr que la fumée sur scène est un « contenu expressif ». C’est même, pour notre époque, un geste finement codé, complexe, justement en raison des tabous qui l’entourent.

Surplus de sens

Le jugement, dans ses dernières lignes, avance quelque chose d’un peu plus nuancé : fumer une cigarette sur scène ou simplement mimer cette activité veut dire la même chose. Le juge ajoute même : « La loi et ses règlements n’empêchent pas un comédien de simuler le geste de fumer sur scène de différentes façons, en utilisant divers accessoires, artifices ou quelques effets spéciaux. » C’est le surplus de sens que contiendrait le fait de fumer sur scène qui est ainsi interrogé. Cette question est plus intéressante, en ce qu’elle ouvre à la nature des arts vivants.

On pourrait ainsi tenter de répondre à l’équivalence qu’implique le juge, en rappelant que fumer, c’est bien plus tirer de la bouche sur un bout de plastique : ce n’est pas qu’un signe visuel, mais auditif — l’allumette qui craque — et olfactif tout aussi bien, nous replongeant dans les différents moments où nous avons été en contact avec des fumeurs, où nous avons fumé. On pourrait tenter de lui répondre en soulignant que faire semblant de fumer — comme le propose le juge — est un signe pauvre. La fumée qui sort de la bouche de l’acteur est un signe, tout comme la manière dont il place ses doigts pour ne pas se brûler, tout comme la façon dont l’acteur en face pourra souhaiter échapper à ce nuage, ou au contraire souhaiter y entrer.

On pourrait aussi tenter de répondre au juge en soulignant que fumer sur scène est un signe fort et spécifique, en raison même de l’interdit de fumer dans les lieux publics. En raison justement de l’interdit, voir quelqu’un fumer nous indique que l’on est dans un espace de création et de liberté, un espace d’autonomie, capable de prendre quelque distance du monde contemporain pour le représenter, le penser, le critiquer. Non seulement le fait de fumer est un signe, mais le fait de fumer alors même que l’activité est interdite en public est un signe : le signe de l’art.

Paternalisme

Mais, en dernière analyse, répondre sur le terrain de la question, tenter de montrer la supériorité d’un signe sur un autre, c’est déjà en faire trop, et se placer sur une pente glissante. Selon quelle autorité un juge peut-il affirmer que deux gestes profondément différents — si différents que l’un serait autorisé et l’autre interdit — peuvent signifier la même chose ? Ces deux gestes ont surtout des sens distincts, et l’on pourrait imaginer une pièce de théâtre où imiter le geste de fumer serait plus à propos que de fumer véritablement : dans une soirée d’improvisation où tous les accessoires sont mimés, on sourira de l’improvisateur qui basculera la tête en arrière pour exagérer son geste. Le sens des gestes expressifs est affaire de contexte, et de création. Il n’existe pas de dictionnaire ni de code de loi permettant de fixer a priori le sens des signes impliqués dans une création… Prétendre anticiper le sens d’un signe artistique, c’est déjà s’immiscer dans le processus créatif de l’artiste, et vouloir régenter son travail — autrement dit, le réglementer. C’est limiter son travail de création et sa liberté d’expression. Pour qu’une vraie création soit possible, il est essentiel que le sens des signes se forge dans le geste de création même, puis dans la manière dont les spectateurs les reçoivent.

Ce premier paternalisme — le droit comme arbitre du sens artistique — en implique un deuxième. Pourquoi avertir le public au début de la pièce qu’on y fumera — comme on pourrait le faire pour une pièce abordant des sujets délicats — ne suffit-il pas à le mettre en contexte ? D’où vient cette volonté de protéger le public de lui-même — de le protéger de ce qu’il a lui-même choisi ? Ce second paternalisme m’apparaît lui aussi contraire au geste théâtral, à la liberté qu’implique la possibilité, pour le public, de voir une œuvre telle que son créateur l’a imaginée.

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