Choisir entre la peste et le choléra en Afghanistan

«Déjà craintifs lors de l’arrivée au pouvoir des talibans, des millions d’Afghans risquent, à plus ou moins brève échéance, de renforcer leur opposition envers les nouveaux maîtres de Kaboul et de relancer une lutte pour le pouvoir entre les différentes factions présentes au sein du pays», croit l'auteur.
Photo: Hector RETAMAL Agence France-Presse «Déjà craintifs lors de l’arrivée au pouvoir des talibans, des millions d’Afghans risquent, à plus ou moins brève échéance, de renforcer leur opposition envers les nouveaux maîtres de Kaboul et de relancer une lutte pour le pouvoir entre les différentes factions présentes au sein du pays», croit l'auteur.

Le régime taliban est maintenant vieux de cent jours et, à l’instar de celui de Napoléon en 1815, semble près de « frapper son Waterloo ». La catastrophe humanitaire déjà présente et qui menace de s’exacerber encore davantage ainsi que son incapacité à freiner la violence du groupe État islamique (EI) pourraient bien semer les germes de son effondrement à moyen terme avec toutes les conséquences que cela causerait dans cette région infestée de groupes terroristes.

Une crise humanitaire

Qualifiée de « situation désespérée » par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, la crise humanitaire qui touchait déjà des millions d’Afghans avant la prise de pouvoir par les talibans en août dernier s’est maintenant aggravée à un point tel qu’elle risque maintenant de dégénérer en une famine à grande échelle. Cette situation a d’ailleurs donné lieu à des scènes terribles au cours des dernières semaines, avec des Afghans prêts à tout pour survivre, y compris la vente très médiatisée et glaçante d’une fillette de 9 ans à un homme dans la cinquantaine pour moins de 3000 $ : seul moyen à la disposition du père, qui ne cachait pas sa honte, afin d’assurer la survie du reste de sa famille.

Évidemment, la transition politique récente joue un grand rôle dans cette situation, dans la mesure où si les talibans ont su se montrer d’habiles guerriers, ils ont cependant montré leur incapacité à relancer une économie déjà chancelante. Cela dit, force est aussi d’admettre que la communauté internationale a une part de responsabilité dans l’aggravation de la situation. Le fait que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international aient suspendu leurs aides tandis que Washington a gelé les réserves de la Banque centrale afghane détenues à Washington sont des mesures qui ne font qu’étouffer encore davantage une économie moribonde avec pour résultat la catastrophe humanitaire actuelle et celle encore plus grave qui se profile à l’horizon.

Déjà craintifs lors de l’arrivée au pouvoir des talibans, des millions d’Afghans risquent, à plus ou moins brève échéance, de renforcer leur opposition envers les nouveaux maîtres de Kaboul et de relancer une lutte pour le pouvoir entre les différentes factions présentes au sein du pays. Bien malin est celui qui pourrait prédire qui sortira vainqueur de cette guerre civile, mais la force du groupe État islamique ne nous permet pas d’exclure que pareil scénario lui permettrait à tout le moins de prendre le contrôle de certaines villes et régions, ce qui donnerait une base territoriale à partir de laquelle ses membres pourraient lancer de plus vastes offensives dans le pays et ailleurs.

La force du groupe EI

S’il était difficile d’estimer avec précision la force du groupe État islamique au moment du départ des dernières troupes américaines du pays, les trois derniers mois ont montré que les talibans étaient confrontés à un groupe nombreux, bien armé et extrêmement bien organisé. Responsable de près de pas moins de 200 attentats de toute sorte depuis la fin août, le groupe État islamique a montré au cours des derniers jours sa capacité à frapper des cibles symboliques.

L’attentat perpétré au début du mois à l’hôpital de Kaboul et qui a fait plus de 25 morts n’était pas anodin par le choix de la cible et ceux qui se trouvaient sur place. En effet, la veille, le dirigeant taliban avait visité l’endroit, et un haut gradé du bataillon 313 — l’unité d’élite du régime, dont les membres ont fièrement paradé en uniforme et avec des armes laissées par les Américains — a été tué lors de l’attaque, ce qui laisse entendre que celle-ci cherchait à cibler un membre important du nouveau régime dans le but de terroriser le reste de ses représentants : une tactique classique de guérilla ayant déjà démontré son efficacité ailleurs et qui repose sur une organisation solide.

La suite des choses ?

Devant cette situation explosive, l’Occident va devoir s’interroger sur la suite des choses. Si ses actions se limitent à l’heure actuelle à rapatrier ceux et celles qui ont travaillé pour les forces de la coalition, l’Ouest devra tôt ou tard accepter l’inévitable, à savoir fournir une aide à ses ennemis d’hier qui ont failli à leurs promesses de respecter les droits de la personne afin d’empêcher que la situation dans le pays ne se désagrège encore davantage sur le plan humanitaire et ne mène à la territorialisation d’un groupe terroriste. Choisir entre la peste et le choléra, voilà l’option devant nous : perspective qui résume admirablement bien l’essence de la realpolitik.

À voir en vidéo