Comprendre les causes de la pénurie d’enseignants

«Pour celles et ceux qui enseignent, selon l’enquête du Centre de recherche sur la formation et la profession enseignante de 2015, la charge de travail beaucoup trop lourde est le premier facteur explicatif du décrochage en début de carrière», écrit l'autrice.
Photo: Damien Meyer Agence France-Presse «Pour celles et ceux qui enseignent, selon l’enquête du Centre de recherche sur la formation et la profession enseignante de 2015, la charge de travail beaucoup trop lourde est le premier facteur explicatif du décrochage en début de carrière», écrit l'autrice.

On a pu lire que la pénurie d’enseignants constituait un drame national. C’est certes un sérieux problème, mais n’y a-t-il pas d’autres réalités qui mériteraient davantage la désignation de drame national : les conditions de vie des communautés autochtones, la pauvreté endémique, la déliquescence de la langue française à Montréal… Comprendre les causes de cette pénurie, prévue depuis 20 ans par les démographes du MEQ, permet d’être critique face aux remèdes miracles des pouvoirs publics.

Comme élément d’explication, il y a la baisse du taux d’admission dans les programmes universitaires d’enseignement au secondaire et en adaptation scolaire, puis le pourcentage important d’abandon au cours des études. Dans le réseau des six universités du Québec, 50 % des étudiantes et étudiants quittent leurs études à la fin de la première année et, parmi ceux qui restent, 50 % abandonnent à la fin de la deuxième. En 2019, au baccalauréat pour l’enseignement au secondaire, de 53 à 55 % des étudiants seulement ont été diplômés, et le taux est de 68 à 70 % pour celui de l’enseignement au préscolaire-primaire. Donc, il y a moins de candidats à l’entrée dans l’enseignement. La profession n’attire plus.

Charge de travail trop lourde

Pour celles et ceux qui enseignent, selon l’enquête du Centre de recherche sur la formation et la profession enseignante de 2015, la charge de travail beaucoup trop lourde est le premier facteur explicatif du décrochage en début de carrière. De 25 à 30 % des enseignants quittent l’enseignement après la première année et jusqu’à 50 % après cinq ans (Létourneau, 2012).

Mais il n’y a pas que les nouveaux qui décrochent, des enseignantes et enseignants expérimentés le font aussi, car pour eux également la tâche ne cesse de s’alourdir et les conditions dans lesquelles ils doivent travailler se dégradent. Pour une enseignante compétente, exigeante envers elle-même et ses élèves et passionnée par son travail, une semaine de travail, c’est facilement 45-50 heures (à un salaire dérisoire).

Classes trop nombreuses, comprenant un nombre important d’élèves considérés comme à risque, ayant des conditions particulières et demandant un suivi hebdomadaire par la titulaire au primaire et le tuteur au secondaire ; incivilité fréquente des élèves, qui pose de sérieux problèmes de gestion de la classe, ce qui prend beaucoup de temps dans et hors de la classe ; interventions souvent abusives de parents et de membres de la direction scolaire qui minent l’autorité des enseignants…

Précisons toutefois qu’il existe des différences énormes entre l’enseignement dans les écoles privées subventionnées (25 % des élèves), dans les projets particuliers sélectifs du public (25 % des élèves du public) et les classes dites régulières du public, où se retrouvent massivement les nouvelles enseignantes et les nouveaux enseignants (ces derniers nettement moins nombreux). Comme il y a des différences entre l’enseignement au primaire et l’enseignement au secondaire.

Il faut aussi mentionner le manque criant de mesures d’insertion professionnelle pour les nouveaux, qui sont laissés à eux-mêmes. Elles sont pourtant réclamées depuis des décennies. On va même jusqu’à demander aux enseignants d’expérience de prendre en charge les nouveaux arrivants pour les aider !

Déprofessionnalisation

Ce qui est clair pour qui a enseigné dans les années 1965-1990, c’est aussi la perte d’autonomie professionnelle et de liberté pédagogique du corps enseignant, qui vit de plus en plus un processus de déprofessionnalisation et de déqualification. Cela s’explique par la nouvelle gestion du système d’éducation néolibéral. L’école doit être gérée comme une entreprise, selon les préceptes de la Nouvelle Gestion publique qui prône une gestion axée sur les résultats avalisée par les récentes lois du Québec, dont les lois 124 (2002), 88 (2008) et 105 (2018). Désormais, on désire transformer les directions d’école et les dirigeants des centres de services scolaires en gestionnaires, car ils sauraient mieux que les enseignants comment et quoi enseigner et ce qu’est une bonne école ! Ces gestionnaires exigent des résultats : taux de réussite préétabli et taux de diplomation à l’échelle nationale. Le mot « réussite » a remplacé le mot « apprentissage » ! Quelle vision de l’éducation projette-t-on aux élèves, aux parents, à la population ?

Il s’agit bel et bien d’un détournement du sens de la mission de l’école : former des êtres humains qui, grâce aux connaissances et aux compétences acquises, deviendront des citoyens capables de comprendre un tant soit peu le monde dans lequel ils vivent. Pour pouvoir intervenir dans le monde comme des citoyens éclairés et critiques, dans le but de l’améliorer et de le pérenniser.

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