L’interculturalisme, indifférent au social?

«Si on veut comprendre le culturel, on ne peut éviter de porter attention au social. Et vice-versa», affirme l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Si on veut comprendre le culturel, on ne peut éviter de porter attention au social. Et vice-versa», affirme l'auteur.

C’est un plaisir d’échanger avec un interlocuteur comme Marco Micone. Son engagement en faveur du Québec est bien connu, ses analyses sont toujours pertinentes et ses avis méritent attention. Dans son texte paru dans l’édition du Devoir des 23 et 24 octobre, il soulève à propos de l’interculturalisme une critique que d’autres ont déjà formulée, mais il le fait d’une façon particulièrement bien articulée.

Sa critique principale, c’est que l’interculturalisme québécois, tel que proposé, donnerait dans le culturalisme. Il accorderait donc une nette préséance aux facteurs culturels (et ethniques) aux dépens et même dans l’ignorance d’autres facteurs, principalement tout ce qui se rattache au social. C’est la première objection. Selon la deuxième, l’interculturalisme en viendrait ainsi à masquer la réalité concrète des hommes et des femmes dans leur vie quotidienne. Selon une troisième objection, il faudrait centrer l’attention non pas sur les différences, mais sur « l’humanité » que partagent ces hommes et ces femmes — « on ne peut pas parler de culture italienne, algérienne, haïtienne ou autre au Québec ».

En quatrième lieu, l’interculturalisme est accusé de proposer une conception abstraite et statique des cultures et de « ne pas tenir compte du contexte qui les détermine et les nourrit ». Enfin, les propositions et explications soumises par le modèle ne déborderaient pas la sphère culturelle.

Voici comment je réponds à ces cinq objections, à la lumière de la définition que j’ai déjà donnée de l’interculturalisme (notamment dans mon ouvrage de 2012).

En ce qui concerne la première critique, nous savons que depuis quelques décennies, au Québec comme dans plusieurs sociétés, le racisme se nourrit moins de traits physiques que de caractéristiques culturelles (les Noirs sont paresseux, les musulmans, fondamentalistes, les Mexicains, violents, etc.). On reconnaît là un fondement de diverses pratiques discriminatoires bien connues. Voilà un exemple où le culturel est intimement lié au social. Un autre exemple a trait au rapport majorité-minorité. Encore là, l’analyse culturelle révèle des systèmes de perceptions favorisant la domination et l’exclusion. Dans ce cas, l’interculturalisme invite à examiner une configuration démographique et le rapport de pouvoir inégal qui lui est associé.

Des modèles préétablis

À propos du deuxième argument, ce sont bien sûr les comportements des hommes et des femmes qui sont en définitive déterminants, ceux des membres de la société d’accueil comme ceux des immigrants. Mais les premiers seront incités à reproduire (souvent inconsciemment) les préconceptions que je viens d’évoquer alors que les seconds devront les confronter pour s’en défendre. La sociologie a bien établi que les individus inventent rarement leurs conduites. Ils obéissent ou réagissent le plus souvent à des modèles préétablis, des modèles relativement stables que les acteurs perpétuent par leurs comportements.

La troisième objection appelle une nuance importante. Encore une fois sur la base de nombreuses études, il paraît peu contestable que, parmi les populations immigrantes, il subsiste pendant longtemps assez d’éléments de la culture d’origine pour parler de différences ethnoculturelles. C’est justement parmi ces différences que se trouvent les traits servant de prétextes au racisme. Il importe donc d’y porter attention. En même temps, bien évidemment, on doit se garder de figer ces traits dans des carcans culturels dont l’immigrant n’arrive plus à se défaire — c’est l’une des principales critiques adressées au multiculturalisme. Ainsi, au gré des contacts, des échanges et des choix de chacun dans la vie quotidienne, une culture commune prend forme — une culture québécoise (c’est aussi ce que pense Marco Micone).

Quatrièmement, affirmer que l’interculturalisme propose une vision abstraite et statique des cultures, hors de leur contexte, c’est lui faire un faux procès. Je dirais même que ce type de préoccupation est au cœur du modèle. Sur ce point, j’aurais apprécié que l’auteur produise quelques références.

Cinquièmement, Marco Micone affirme que l’interculturalisme ne rend pas compte des disparités économiques et des affinités de classes. Il a raison, mais ce ne sont pas là ses objectifs propres. Il est par contre inexact d’affirmer qu’il s’en désintéresse. Certes, il ne prétend pas les expliquer, mais il en tient compte assurément, dans la mesure où ces réalités pèsent sur les possibilités et modalités de l’intégration et ses aléas.

Enfin, on aura compris que, dans mon esprit, l’interculturalisme ne prétend nullement « expliquer le sort et le comportement des individus par la culture, au mépris des déterminants sociaux ». Je soutiens cependant qu’il existe une composante culturelle inhérente aux performances scolaires, à la déviance et à la pauvreté (je reprends ici le texte de l’auteur), ce qui a été bien établi par une longue tradition de recherche. Il va de soi, par ailleurs, que la culture n’est qu’une composante parmi d’autres.

Pour toutes ces raisons, j’affirme que, si on veut comprendre le culturel, on ne peut éviter de porter attention au social. Et vice-versa.

Je remercie Marco Micone de m’avoir donné l’occasion d’apporter ces clarifications.

À voir en vidéo