Science vs journalisme

«Cette pandémie aura illustré la nécessité d’une couverture journalistique rigoureuse des dossiers scientifiques, qui commandent une culture particulière permettant de traiter l’information scientifique sans la déformer», écrit l'auteur.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «Cette pandémie aura illustré la nécessité d’une couverture journalistique rigoureuse des dossiers scientifiques, qui commandent une culture particulière permettant de traiter l’information scientifique sans la déformer», écrit l'auteur.

On ne demande pas aux journalistes d’être des experts, mais de savoir faire le tri entre les informations fiables et celles qui ne le sont pas. Surtout, on attend d’eux qu’ils rapportent ces informations de la manière la plus exacte possible. Malheureusement, quand il s’agit de nouvelles scientifiques, force est de constater que trop de journalistes n’ont pas les compétences nécessaires pour faire ce tri et informer correctement le public.

Deux chroniques récentes de Mme Francine Pelletier illustrent ce phénomène. Dans la première, intitulée « Frapper un mur », elle faisait cette affirmation surprenante : « Aujourd’hui, on sait que l’immunité collective, vu la prolifération de variants toujours plus contagieux, est pratiquement impossible à atteindre. » Une déclaration bien étrange, car pour affirmer que l’on sait, en science, il faut des preuves très solides. Sur quelles preuves s’appuie-t-elle au juste ?

Elle ne cite aucune source à l’appui, mais probablement fait-elle référence à cet article paru dans la revue Nature : « Five reasons why COVID herd immunity is probably impossible ». Notez le titre, tout d’abord : l’affirmation est faite au conditionnel. Plus gênant encore : il ne s’agit pas d’une étude, ni d’une revue de littérature, mais d’un simple texte d’opinion. Encore plus gênant : ce texte a été publié en mars de cette année, soit avant que quiconque ait eu accès aux données liées aux campagnes de vaccination, qui montrent que nous sommes précisément en train d’atteindre cette immunité collective et que l’apparition de variants ne remet pas en cause l’efficacité des vaccins jusqu’ici.

Mme Pelletier confond ici l’éradication du virus et son élimination. Comme le rappelait récemment l’Institut Pasteur, la définition de l’immunité collective ne correspond pas à l’éradication d’un virus, mais à son élimination. En gros, quand une personne infectée transmet le virus à moins d’une autre personne — quand son R0, son taux de reproduction de base, est plus petit que 1 —, l’épidémie est stoppée, le virus ne trouvant plus suffisamment d’hôtes pour se répandre. Bien que le Québec n’ait pas encore atteint la couverture vaccinale nécessaire, au moins 85 % de la population devant être doublement vaccinée, nous avons évité une quatrième vague, et la majorité des personnes hospitalisées à l’heure actuelle ne sont pas vaccinées, des données semblables à ce que l’on observe ailleurs, là où le taux de vaccination est élevé.

Dans l’autre article, « Vivre avec le virus », Mme Pelletier s’étonne que le gouvernement mise tout sur la vaccination, et non sur un traitement ayant recours à des anticorps monoclonaux. Elle s’appuie cette fois sur une étude publiée dans le New England Journal of Medicine. Ça semble être du sérieux, sauf qu’elle n’a pas noté une information capitale : la médication n’a été testée que sur des patients âgés souffrant de facteurs de comorbidité. Ce choix d’un échantillon aussi ciblé aurait normalement mis la puce à l’oreille d’une personne avertie, et pour cause : si la chroniqueuse avait pris la peine d’interroger un infectiologue à ce sujet, il lui aurait appris qu’il s’agit d’un traitement de dernier recours qui ne peut pas être généralisé à l’ensemble de la population, l’immunité conférée n’étant que temporaire, et qui augmente donc le risque d’apparition de nouveaux variants du virus. Mme Pelletier désinforme le public, en laissant croire que le gouvernement Legault manquerait ici de diligence, alors qu’il ne fait preuve que d’une prudence justifiée, d’autant qu’il vaut mieux prévenir que guérir, la vaccination demeurant ici la mesure la plus efficace et la plus sûre en ce sens.

Cette pandémie aura illustré la nécessité d’une couverture journalistique rigoureuse des dossiers scientifiques, qui commandent une culture particulière permettant de traiter l’information scientifique sans la déformer. Une déformation se produit malheureusement trop souvent, comme l’illustrent les deux textes écrits par Mme Pelletier, contribuant ainsi à désinformer le public, ce qui peut se révéler dangereux en temps de pandémie. La désinformation alimente le discours des
antivaccins, qui reprennent ce type d’argumentaire remettant en question l’efficacité des vaccins.

Réponse de la chroniqueuse

Monsieur,

D’abord, je comprends difficilement que vous me repreniez sur l’immunité collective, car il y a « un large consensus parmi les scientifiques et les autorités de santé publique selon lequel le seuil de l’immunité de groupe est inatteignable », d’après le New York Times. Je pourrais vous citer des centaines de références de ce type, toutes parfaitement crédibles. « L’immunité collective : un objectif de plus en plus illusoire » (Le Devoir). « Herd Immunity is Not Going to Happen, so What Next? » (The Wire–Science). La revue Nature, que vous citez vous-même, dit : « Même après des efforts de vaccination maximale, le seuil nécessaire pour vaincre la COVID-10 paraît hors de portée. » Et vous prétendez parler au nom de l’exactitude scientifique ?

Je me questionne également sur votre besoin de déformer mes propos en prétendant que je ne mentionne pas, à propos de l’étude du New England Journal of Medicine, la « comorbidité », alors que c’est écrit en toutes lettres dans mon texte. J’en déduis que vous sentez un besoin irrépressible de défendre une certaine orthodoxie sanitaire, quitte à faire ce dont vous m’accusez vous-même : tourner les coins ronds. Il est sans doute rassurant de penser qu’en multipliant les vaccins, qu’en suivant fidèlement la prescription des autorités en place et qu’en espérant une « mythique » immunité collective, nous mettrons bientôt la pandémie derrière nous. Seulement, la réalité est plus complexe. À cause de la prolifération de variants, de la protection vaccinale qui s’affaiblit avec le temps, de la résistance à se faire vacciner chez certains et de l’impossibilité de le faire chez d’autres, sans parler de l’écart faramineux du taux de vaccination entre pays riches et pays pauvres, la vaccination, à elle seule, ne nous mènera pas à la terre promise. Il faudra aussi multiplier les traitements et les autres solutions. C’est ce que mes chroniques tentaient d’expliquer.

Francine Pelletier

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