Mon quartier a évolué, et moi aussi

«Aujourd’hui, je suis fière que Montréal ait choisi d’être dirigée par une mairesse et un parti qui définissent la ville par la qualité de vie qui baigne ses quartiers de plus en plus verts et inclusifs, et non par des projets signature qui datent d’une autre époque», écrit l'autrice.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Aujourd’hui, je suis fière que Montréal ait choisi d’être dirigée par une mairesse et un parti qui définissent la ville par la qualité de vie qui baigne ses quartiers de plus en plus verts et inclusifs, et non par des projets signature qui datent d’une autre époque», écrit l'autrice.

Conceptrice-rédactrice et citoyenne engagée, l’autrice est présidente du conseil d’établissement d’une école primaire. Elle a aussi enseigné la littérature au collégial et collabore à la revue Lettres québécoises.

Quand Luc Ferrandez a été élu maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, en 2009, je lui avais in extremis donné mon vote. Couronné lors d’une vague qui avait porté 14 membres de Projet Montréal au pouvoir, dont 7 à tous les sièges sur le Plateau, il avait les coudées franches. En tant que citoyenne, je me suis sentie par moments heurtée par les changements d’habitude auxquels ses politiques me contraignaient. Comme d’autres, j’adhérais à ses idéaux verts et environnementaux… sur papier. Pas nécessairement de là à sacrifier mon petit confort.

Ses mesures d’apaisement de la circulation m’ont d’abord irritée. On aurait pu élever une cathédrale en empilant les sacres poussés lorsque mes itinéraires se butaient à un changement de sens imprévu, qui me ramenait sur une artère encombrée et rallongeait mon temps de transit. Il fut un temps où je trouvais qu’il le méritait, son sobriquet de « roitelet du Plateau » : j’aurais souhaité plus d’études d’impact, de consultations citoyennes, qu’on informe mieux la population sur le pourquoi et le comment de l’instauration de certaines mesures qui nous compliquaient a priori la vie.

J’ai lourdement pesé le pour et le contre avant de faire mon devoir de citoyenne, en 2013. Entre-temps, j’étais devenue mère ; l’hiver précédent, j’avais encore allongé mon chapelet de jurons : les trottoirs n’étaient pas déneigés, je passais souvent près de trébucher avec la lourde coquille dans laquelle je trimballais ma fille. « Un déneigement de moins pour sauver la piscine Schubert », déclarait-il. Son jupon d’arrogance dépassait. Mais la fin ne justifiait-elle pas les moyens ?

Grâce à ces sacrifices, l’équilibre budgétaire est revenu. Malgré ces petites frustrations quotidiennes, je m’intéressais davantage au programme du parti. Ce que j’y lisais correspondait à mes valeurs, à ma vie qui s’était peu à peu transformée. Désormais, je traversais la ville à vélo plutôt qu’en voiture d’avril à novembre. Les saillies de trottoir, qui commençaient à pousser un peu partout, embellissaient les environs, mais surtout elles réduisaient les îlots de chaleur, facilitaient la rétention des eaux de pluie et hydrataient les sols argileux du Plateau, diminuaient le temps de traverse aux intersections, obligeaient les automobilistes à ralentir.

Force était de constater que mon quartier, dont je foulais le sol chaque jour et où j’élevais ma famille, était devenu plus vert, plus sécuritaire, plus accueillant pour les personnes qui l’habitent. Le village de Lorimier portait de mieux en mieux son nom. J’ai voté pour Projet Montréal à tous les sièges, cette année-là, et encore en 2017 lorsque Valérie Plante, nouvellement cheffe, a été élue mairesse.

Une ville à hauteur d’humain

Quand Ferrandez s’est retiré de la politique en cours de mandat il y a deux ans, ses détracteurs ont jubilé, mais plusieurs ont vécu un deuil. J’en étais.

Nos jasettes entre deux portes, à l’école de nos enfants, étaient toujours nourrissantes et intègres. Je ne l’ai jamais vu se déplacer autrement qu’à vélo : « he bikes the talk ». Il voyait grand pour la ville, mais surtout, il voyait vert. Foncé. Ne pas agir maintenant, c’est frapper un mur à court terme, d’où la nécessité, selon lui, d’opter pour des changements radicaux. L’heure n’est pas à la mollesse. Si l’on attend le parfait consensus pour agir, il sera trop tard, nous a-t-il fait comprendre à coups de statuts Facebook qui oscillaient entre la poésie et l’emportement, mais qui témoignaient toujours de son approche « no bullshit ».

Mais pourquoi parler autant de Ferrandez s’il n’est plus là ? Parce que c’est non seulement lors de son règne que j’ai rencontré Projet Montréal, mais aussi que s’est transformé concrètement le visage du Plateau.

Mon arrondissement est maintenant piloté par Luc Rabouin, dont le style diffère mais dont les dossiers progressent. Il est entouré d’une équipe compétente et engagée. Sous leur gouverne, l’effet Projet continue à prendre vie.

Le parc La Fontaine subit une cure de rajeunissement, le Réseau express vélo (REV) est implanté et il connaît un succès monstre, les îlots de chaleur rétrécissent comme peau de chagrin, on a depuis belle lurette oublié les stationnements perdus au cœur du parc Laurier, les piétons foulent joyeusement l’avenue du Mont-Royal tout l’été (le projet qui a donné lieu à la création du parti en 2002, ai-je appris en lisant le passionnant livre Sauver la ville de Daniel Sanger). Mon quartier est plus beau ; ses ruelles, verdies ; ses parcs, revitalisés ou en voie de l’être.

S’y stationner est de moins en moins gratuit, mais j’ai changé, moi aussi. J’ai depuis compris qu’utiliser sa voiture en ville a un prix et que trop de confort mène à l’indifférence… Il faut notamment décourager les gens d’opter pour l’auto solo afin de ne pas frapper le mur de la transition écologique.

Ces actions importantes, posées rapidement lors du premier terme de Projet Montréal au pouvoir, auront réussi à transformer durablement la ville — et c’était le but. « Si Projet Montréal revient au pouvoir, tant mieux parce que ça peut continuer. Mais si jamais ça n’arrive pas, on ne pourra pas revenir en arrière », confiait l’ancien maire du Plateau à Sanger. Lors de la soirée électorale à ICI RDI, Luc Ferrandez lui-même était soufflé. Personne n’avait prévu quatorze points d’écart à la mairie et la majorité du conseil à Projet Montréal. Pari relevé, on peut continuer à avancer.

Évidemment, les quatre dernières années ne furent pas un « sans-faute ». Mais aujourd’hui, je suis fière que Montréal ait choisi d’être dirigée par une mairesse et un parti qui définissent la ville par la qualité de vie qui baigne ses quartiers de plus en plus verts et inclusifs, et non par des projets signature qui datent d’une autre époque. Les touristes suivront, Montréal continuera de rayonner. Mon ancien maire d’arrondissement a dit à Patrice Roy qu’aux yeux des citoyens des quartiers transformés, la beauté l’emportera toujours sur le trafic. Nous en avons eu la preuve dimanche.

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