L’avenir du Québec et nos petites trahisons ordinaires

«Demain, qui sait, les personnes qui demeureront à l’extérieur de la métropole oseront peut-être de moins en moins y mettre les pieds tellement elles seront convaincues qu’elles ne pourront pas être servies dans leur langue maternelle», écrit l'auteur.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Demain, qui sait, les personnes qui demeureront à l’extérieur de la métropole oseront peut-être de moins en moins y mettre les pieds tellement elles seront convaincues qu’elles ne pourront pas être servies dans leur langue maternelle», écrit l'auteur.

La tempête Michael Rousseau, le p.-d.g. d’Air Canada, a soufflé sur le Québec pendant plusieurs jours. À la suite de son discours unilingue anglais et de ses propos sur le français à Montréal, les chroniqueurs ont déchiré leur chemise dans les médias, la population en général s’est dite insultée et les politiciens, tous partis confondus, ont manifesté leur indignation. Même Justin Trudeau, qui a pourtant nommé une gouverneure générale incapable de s’exprimer en français, a affirmé que la situation était « inacceptable ». C’est tout dire !

Pourtant, qu’a osé affirmer d’une manière toute candide Michael Rousseau ? Qu’on peut vivre confortablement dans la grande région de Montréal sans avoir à prononcer un seul mot de français, et même qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre cette langue d’« usage » pour occuper des postes importants au sein des plus grandes entreprises du Québec.

En fait, le rôle que vient jouer Michael Rousseau dans cette histoire en verbalisant de pareilles évidences est à certains égards accessoire et anecdotique, mais peut-être aussi prémonitoire en ce qui concerne l’avenir du Québec…

Un miroir grossissant

La plus grande chose qu’on puisse espérer de ce qui deviendra probablement rapidement un fait divers, c’est que les propos de Michael Rousseau nous incitent et même nous forcent une fois pour toutes à nous regarder dans le miroir afin de prendre conscience de notre propre turpitude et de notre manque de fierté à l’endroit de la langue française, que l’on dit pourtant faire partie de notre identité profonde en tant que peuple.

Près de 50 % des Québécois peinent à lire un texte complexe, nous révélait la Fondation pour l’alphabétisme ; une bonne proportion des étudiants qui entrent au cégep ou à l’université ont de la difficulté à écrire deux lignes sans faire plusieurs fautes ; la lecture obligatoire d’une œuvre littéraire est vue par une majorité d’élèves comme une punition ou de la torture mentale.

Pensons aussi à toutes ces petites couleuvres que les Québécois francophones se sont habitués à avaler sans même grimacer : accepter de se faire accueillir ou même servir uniquement en anglais ; prendre rendez-vous par Internet sur des plates-formes où le français est absent ; se mettre à parler anglais dans un groupe lorsqu’une seule personne n’est pas en mesure de comprendre la langue de Félix Leclerc ; accepter de suivre des cours en anglais dans un établissement d’enseignement francophone à l’exemple de HEC Montréal ; permettre encore et toujours que des milliers d’étudiants francophones et allophones puissent poursuivre leurs études dans des cégeps anglophones, etc.

Mommy, mommy…

Mais Michael Rousseau est aussi un formidable symbole de ce qu’a été, est et pourrait malheureusement devenir le Québec et cette langue que l’on ose encore dire « officielle ». Par son nom de famille et ses origines françaises du côté de sa mère, mais aussi du côté de son père si on recule de quelques générations, il incarne l’oubli de soi, l’assimilation accélérée et l’aliénation de tout un peuple face au conquérant, au pouvoir de l’argent et à cette mondialisation broyeuse d’identités particulières.

« Mommy, mommy, what happened to my name », chantait Pauline Julien. Il serait facile d’imaginer le p.-d.g. d’Air Canada en train de fredonner d’une manière nostalgique cette chanson en pensant à ses ancêtres. Mais face au destin qui pourrait être le nôtre en tant que peuple, ne devrions-nous pas trouver pénible et même insupportable le fait d’entendre les paroles de cette chanson tout comme de lire les dernières études démographiques et sociologiques qui nous prédisent un avenir des plus sombres ? À la condition toutefois d’être pleinement conscients de notre histoire et de notre position toute particulière en Amérique du Nord, ce qui, à regarder le comportement, l’ignorance et l’indifférence dans laquelle se cantonne une bonne partie de la population sur ces sujets, est loin d’être le cas.

Il n’y a pas si longtemps, les gens qui demeuraient dans l’est de Montréal n’osaient aller magasiner à l’ouest du boulevard Saint-Laurent sachant qu’ils n’allaient pas pouvoir se faire comprendre dans leur langue. Demain, qui sait, les personnes qui demeureront à l’extérieur de la métropole oseront peut-être de moins en moins y mettre les pieds tellement elles seront convaincues qu’elles ne pourront pas être servies dans leur langue maternelle et, surtout, qu’elles seront regardées et jugées comme de pauvres gens qui s’obstinent à vivre dans leur tribu arriérée, raciste et repliée sur elle-même.

Comme j’aimerais croire que ce dernier scénario relève de la science-fiction, mais lorsque je regarde la situation linguistique qui se détériore au Québec, j’ai malheureusement envie de contredire René Lévesque en affirmant tristement que nous sommes peut-être quelque chose comme un petit peuple qui, à coups de petites trahisons et de compromissions, s’est tout doucement résigné à disparaître en prenant soin de faire le moins de bruit possible.

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