Retour sur l’épopée franco-américaine

«Au Québec, on a souvent proclamé le droit à l’autodétermination; la population franco-américaine réclame un pareil droit de se donner une direction identitaire sans être constamment évaluée à partir d’un modèle qui n’est pas le sien», croit l'auteur.
Photo: John Collier Archives Bibliothèque du Congrès «Au Québec, on a souvent proclamé le droit à l’autodétermination; la population franco-américaine réclame un pareil droit de se donner une direction identitaire sans être constamment évaluée à partir d’un modèle qui n’est pas le sien», croit l'auteur.

Il y a quelques semaines, on nous rappelait ici même que l’histoire de l’émigration de Québécois et de Québécoises aux États-Unis est plus récente que ne le laissent entendre les grands ouvrages sur le sujet. D’autres articles font état des efforts toujours consacrés à l’épanouissement de la culture canadienne-française au sud de la frontière. Pourtant, les Franco-Américains et les Franco-Américaines, « ces autres vous-mêmes » comme disait Claire Quintal, sont souvent relégués aux périphéries de l’univers intellectuel québécois.

Lorsqu’on ose les inclure dans notre pensée collective, c’est pour affirmer que hors de la patrie, hors du Québec, il n’y a point de salut culturel. Le 4 juillet dernier, justement, un journaliste de Radio-Canada déclarait nous présenter « Les derniers Franco-Américains ». Les « Francos » que je côtoie n’étaient pas particulièrement surpris de ce reportage. Depuis les années 1960, des journalistes québécois s’aventurent régulièrement aux États-Unis pour nous expliquer que la vie franco-américaine en est à sa dernière heure.

C’est là une mécompréhension du parcours franco-américain. Depuis la Révolution tranquille, la définition identitaire du Québec passe par la langue : la laïcisation a élevé le statut du français comme élément primordial de la vie collective québécoise. C’est un choix qui ne s’est pas présenté aux Franco-Américains et Franco-Américaines. Ces gens ont vécu des réalités sociales fort différentes, et leur communauté s’est métamorphosée et réorientée au point de vue culturel.

Langue et culture

Aujourd’hui, il n’y a pas de paradoxe à se dire Franco-Américain et anglophone. Des gens qui ont perdu la langue de leurs ancêtres en raison de conditions hors de leur portée vivent encore le temps des Fêtes à la manière de leurs aïeux, se gavent de tourtière et de poutine, apprécient les artistes et les groupes québécois tout en soutenant leur propre scène artistique — et nous pourrions continuer longuement. La langue ne fait pas à elle seule la culture. Que dire, en effet, de l’identité irlandaise, qui se maintient en anglais ? Que dire des différences culturelles entre le Québec et l’Acadie des Maritimes, qui même dans leurs expressions et leurs accents distincts partagent la langue française ?

Hélas, ici, il est encore bien facile de juger la diaspora canadienne française et ses descendants à partir du modèle de l’État-nation. Les nationalistes québécois ont appris à se méfier des États multinationaux — fruit de leurs déceptions au sein d’une Confédération mal-aimée et malmenée. Le creuset culturel étasunien et l’impression d’une hégémonie anglo-saxonne ont aidé à raffermir cette pensée politique. Nous devons toutefois nous garder de juger les autres peuples à partir d’un modèle québécois qui serait universel et qui condamnerait les gens d’héritage français hors Québec à leur inévitable disparition.

Les « Francos » maintiennent leurs traditions et, loin de se folkloriser, cherchent à enrichir leur culture — une culture distincte, non pas québécoise ou américaine, mais bien le fruit d’un métissage qui a sa propre légitimité.

Une certaine élite a fait voir dans les Petits Canadas des forteresses gauloises résistant en vain contre un « pansaxonisme » transfrontalier ; la réalité historique est plus compliquée. La direction que se sont donnée les « Francos » ne peut être réduite aux paroisses nationales, supposément insulaires, qu’ils ont financées. Comme le révèlent mes recherches, nous découvrons chez ces gens le souci de défendre leurs intérêts dans la turbulente arène politique de leurs pays d’adoption. Ils y ont avancé leurs intérêts économiques. Ils ont aussi porté dans les corridors du pouvoir civique les leaders du mouvement de survivance, par exemple Joseph D. Bachand et Josaphat Benoit.

À même les défis qui s’imposent à tout groupe minoritaire, la population franco-américaine s’est donné des institutions communautaires distinctes pour ensuite intégrer les structures communes du pays d’adoption. Elle a forgé par là d’importantes alliances interethniques, puis prouvé que le fait français en Amérique contribuerait à tracer le destin des États-Unis — dans le quartier industriel de Waterville, dans le Maine, tout comme à Washington. Là où les votes l’ont permis, les « Francos » ont pu s’impliquer ainsi sans dissimuler leur héritage ; cette implication a suivi le cours de leur métamorphose culturelle depuis les années 1960.

Au Québec, on a souvent proclamé le droit à l’autodétermination ; la population franco-américaine réclame un pareil droit de se donner une direction identitaire sans être constamment évaluée à partir d’un modèle qui n’est pas le sien. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait depuis près de deux siècles, une tranche d’histoire que nous devrions explorer pour mieux apprécier ce qui se passe si près de nous, chez celles et ceux dont les racines sont aussi les nôtres.

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