Le rôle des promoteurs dans la crise du logement

«La Ville de Montréal pourrait fort bien redonner à la SHDM ses pouvoirs d’autrefois et renouer avec des pratiques qui ont significativement favorisé l’accès au logement», écrivent les auteurs.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «La Ville de Montréal pourrait fort bien redonner à la SHDM ses pouvoirs d’autrefois et renouer avec des pratiques qui ont significativement favorisé l’accès au logement», écrivent les auteurs.

Montréal fait actuellement face à l’une des plus importantes crises du logement des dernières décennies. Le 20 octobre, les dirigeants des grandes entreprises immobilières Devimco et Groupe Mach ont déploré être « tenus à l’écart » des discussions portant sur les manières de sortir de cette crise ou encore sur le redéveloppement de certains secteurs, comme celui du bassin Peel.

Il fallait selon eux « cesser de voir le privé comme un problème », puisque ce dernier était le seul à avoir les ressources nécessaires au financement et à la réalisation du vaste chantier de construction résidentielle promis par les principaux candidats à la mairie de Montréal comme solution à la crise du logement.

Une telle prise de position est surprenante. Premièrement, les grands promoteurs montréalais tels que Devimco et Groupe Mach sont à l’avant-scène du développement urbain depuis les 20 dernières années.

Ils sont les principaux constructeurs de nouveaux logements (en particulier de condominiums) et sont à l’origine des plus importants projets de redéveloppement urbain des dernières années, notamment dans le centre-ville de Montréal (dans le quartier Griffintown, sur les anciens terrains du CN, sur le site de l’ancien Hôpital de Montréal pour enfants, dans le futur « Quartier des lumières » par exemple).

Ces projets immobiliers ont bénéficié d’un appui important des pouvoirs publics et auront un effet durable sur le centre-ville de Montréal.

On voit mal, dans ce contexte, de quoi les principaux acteurs privés du développement résidentiel seraient effectivement tenus à l’écart.

Deuxièmement, l’affirmation selon laquelle le secteur privé pourrait faire partie de la solution à la crise du logement reste à démontrer. Jusqu’ici, le modèle unique de développement dont il a été l’instigateur a été un facteur important de la hausse des coûts d’accès au logement et de la construction résidentielle, une hausse avec laquelle doivent maintenant composer les acteurs (publics et sans but lucratif) qui tentent de proposer des options plus abordables.

Payer une compensation

 

Que dire également de la résistance maintes fois affichée par les représentants de cette industrie à l’idée même de déroger à ce modèle afin de faire place à du logement social et abordable ou encore à des infrastructures publiques ? Il est certes arrivé que de telles initiatives voient le jour, mais dans bien des cas elles ont dû être soutirées à l’industrie, soit par des mobilisations citoyennes, soit par voie réglementaire.

La récente enquête du journal Le Devoir (édition du 12 octobre) a bien montré que, depuis 2005, la majorité des grands promoteurs immobiliers résidentiels ont préféré payer une compensation à un fonds créé par la Ville de Montréal plutôt que d’inclure des logements sociaux à leurs projets immobiliers.

Il ne s’agit donc pas tant de savoir s’il faudrait faire plus de place au secteur privé pour résoudre la crise du logement, mais plutôt de s’émanciper d’un type de développement qui en est en partie la cause. Il faut d’abord reconnaître que les villes n’ont pas, à elles seules, tous les moyens de s’attaquer au problème. Elles ont besoin d’un meilleur soutien financier de la part des autres ordres de gouvernement et qu’on leur accorde de nouveaux pouvoirs, tant en matière de zonage et de perception de revenus qu’en matière d’encadrement du droit de propriété.

Ceux-ci leur permettront d’exercer un meilleur contrôle sur le développement de leur territoire et de ne pas systématiquement se retrouver à la remorque de grands projets immobiliers qui ne répondent pas aux besoins de la grande majorité de la population.

Le logement abordable

 

L’état actuel des moyens et des pouvoirs dont disposent les villes ne les condamne pas pour autant à l’impuissance. Par exemple, en créant la Société d’habitation et de développement de Montréal à la fin des années 1980, la Ville de Montréal s’est dotée d’un important outil de développement du logement abordable dont on semble aujourd’hui avoir oublié l’existence.

À la suite de sa création, cette société paramunicipale a fait l’acquisition et rénové plusieurs centaines d’habitations dans le but de les remettre en location à coût abordable.

Elle en possède aujourd’hui plus de 2000 et en administre plus de 2000 autres pour le compte du gouvernement fédéral. Elle a cependant cessé ses acquisitions depuis que de précédentes administrations municipales en ont réorienté la mission vers le soutien au développement privé.

La Ville de Montréal pourrait fort bien redonner à la SHDM ses pouvoirs d’autrefois et, grâce aux actifs que détient désormais cette société, renouer avec des pratiques qui ont significativement favorisé l’accès au logement.

Il s’agit d’une voie dans laquelle la Ville pourrait s’engager de manière autonome, de façon complémentaire à une éventuelle intervention des autres gouvernements et, surtout, sans dépendre d’un secteur privé qui a démontré au cours des deux dernières décennies qu’il n’était pas la solution aux problèmes de l’accès et du droit au logement.

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