Mike Ward et la censure

«Nous devons demeurer libres, en notre âme et conscience, de poser tout geste qui n’est pas nommément et formellement interdit», écrit l'auteur.
Photo: Lisa Gansky Creative Commons «Nous devons demeurer libres, en notre âme et conscience, de poser tout geste qui n’est pas nommément et formellement interdit», écrit l'auteur.

L’auteur est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et contribué à l’ouvrage collectif dirigé par R. Antonius et N. Baillargeon, Identité, « race », liberté d’expression, qui vient de paraître aux P.U.L.

Je ne suis jamais allé écouter un spectacle de Mike Ward ; en règle générale, je n’aime pas l’humour trash, ni les grossièretés. J’estime aussi qu’il est souvent facile de se prétendre provocateur alors qu’on flatte les bas instincts de son public. En un mot comme en cent, je trouve qu’il est répugnant de faire des blagues de très mauvais goût sur un jeune chanteur handicapé. La décision récente de la Cour suprême de ne pas reconnaître l’humoriste coupable de discrimination à l’égard de Jérémy Gabriel me semble pourtant la bonne.

Les cinq juges majoritaires ont refusé d’étendre jusqu’au droit de « ne pas être offensé » celui, déjà inscrit dans les chartes, de vivre une existence exempte de discriminations. Je crois qu’ils ont eu raison. Leur jugement, s’il avait été contraire, aurait fait jurisprudence, et ce droit de « ne pas être offensé » aurait ouvert une véritable boîte de Pandore, qu’ils se sont empressés, prudemment et avec raison, de laisser fermée.

Dans cette affaire, comme dans toutes celles qu’accepte d’entendre la Cour suprême, le cas était en quelque sorte secondaire par rapport aux enjeux généraux qu’il soulevait. S’il n’avait été question que d’un jeune homme portant plainte en raison des propos odieux dont il a été l’objet étant encore presque un enfant, il est probable que Jérémy Gabriel aurait gagné sa cause. Mais les enjeux soulevés par cette affaire étaient autrement plus importants. Il s’agissait de baliser la liberté de parole dans une société démocratique, et qui entend le rester.

En effet, reconnaître des propos, même méchants, même insultants, comme une discrimination, cela aurait contribué, comme l’a souligné Me Julius Grey qui défendait Mike Ward devant la Cour, à ouvrir une brèche majeure dans un principe de liberté d’expression déjà fragilisé par la « cancel culture », brèche dans laquelle n’auraient eu de cesse de s’engouffrer toutes sortes d’activistes, depuis les intégristes religieux qui s’en seraient servis pour revivifier sous le nom d’offense un concept de blasphème qui vient tout juste d’être supprimé dans nos lois jusqu’aux défenseurs de la « diversité de genres » aux oreilles de qui l’association des mots « femmes » et « utérus » apparaît elle aussi, en certains cas, comme offensante.

Rappelons qu’on peut déjà, au Canada, passer à deux cheveux de perdre son emploi et de se voir lynché symboliquement sur les réseaux sociaux simplement pour avoir prononcé « en entier », ou avoir fait lire à des étudiants, un mot dont l’usage n’est interdit par aucune loi, pas même par les règlements des universités concernées. Dans ces circonstances, il suffit effectivement d’un peu d’imagination pour concevoir les conséquences désastreuses qu’aurait eues sur notre liberté d’expression le fait de pouvoir être, en sus, poursuivi devant les tribunaux au motif que l’on s’est ainsi rendu coupable de discrimination. Remercions donc les magistrats du plus haut tribunal du pays de ne pas avoir voulu mettre le doigt dans cet engrenage, ni dans ce qui serait immanquablement devenu un guêpier pour tous ceux qui s’expriment publiquement.

Peut-on d’ailleurs envisager l’espace d’un instant que les blagues plus que caustiques de Mike Ward à l’encontre du plaignant l’aient moins visé lui, en tant que personne, qu’elles aient eu pour objectif premier de se moquer de la compassion feinte, car principalement médiatique, dont la société fait preuve à l’égard de certaines victimes ? Dit en clair, l’humoriste ne s’en prenait-il pas au fait que le « petit Jérémy », comme l’avaient adorablement surnommé les médias, avait pu réaliser son « rêve » et « chanter » devant le pape et les caméras de télévision uniquement parce qu’il était handicapé ? Si cette hypothèse s’avérait, les blagues franchement déplaisantes de Mike Ward auraient été à entendre au second degré. Et en critiquant la pitié sirupeuse que notre société affectionne depuis un certain temps, il aurait été dans son rôle de bouffon irrévérencieux qui consiste, même si cela déplaît, à critiquer les idées dominantes. Ce n’est qu’une hypothèse, et je ne connais pas assez le style de cet humoriste pour la confirmer, mais elle empêche qu’on lui reproche, hors de tout doute raisonnable, comme le veut l’expression consacrée, d’avoir agi comme un abruti.

Quoi qu’il en soit, pour être honnête, je n’aurais pas aimé être à la place des magistrats qui ont dû trancher cette affaire. Car mon premier réflexe, comme celui de beaucoup de gens, aurait sans doute été d’estimer que l’humoriste avait clairement dépassé les bornes en prenant pour tête de Turc, dans un spectacle public, un jeune adolescent handicapé. Et sans doute l’aurais-je condamné. Mais ce n’est pas le rôle des tribunaux de dire ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Comme nous devrions tous l’entendre, leur rôle est de sanctionner une action parce qu’elle est interdite par une loi. Et nous devons demeurer libres, en notre âme et conscience, de poser tout geste qui n’est pas nommément et formellement interdit.

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