Médiation environnementale et crise climatique

«Les réfugiés climatiques sont désormais le visage humain du changement climatique», écrit l'autrice.
Photo: Tsvangirayi Mukwazhi Associated Press «Les réfugiés climatiques sont désormais le visage humain du changement climatique», écrit l'autrice.

L’urgence climatique et l’irrémédiable tragédie qui guette la Terre dépassent les frontières étatiques et nous obligent à redéfinir les moyens de coordination et de conciliation entre les États souverains. Plus que jamais la négociation et la médiation s’imposent dans la conception de nos modèles d’intervention.

Nous avons dépassé le stade de l’immédiateté. Nous sommes sur le point de dépasser l’état d’urgence, car il s’agit maintenant de la survie des espèces vivantes.

Jour après jour, les effets de l’action climatique se manifestent au point que nous nous y habituons comme à une succession de faits divers. Comme si la fatalité du désastre habitait maintenant l’inconscient collectif des habitants de la Terre.

L’extraction des ressources a triplé depuis 30 ans, et 70 % de l’énergie mondiale provient encore des combustibles fossiles. Les émissions de carbone continuent de croître, les températures sont plus élevées que jamais et les feux de brousse et de forêt embrasent les continents. La fonte des glaciers annonce des inondations sans mesure, et les océans sont devenus le réceptacle de 8,8 millions de tonnes de plastique chaque année. Selon l’agence de l’ONU pour l’environnement, d’ici quelques décennies, il y aura plus de plastique que de poissons dans les mers.

Le pergélisol des régions arctiques et boréales contient entre 1460 et 1700 milliards de tonnes de carbone, sans compter les virus et bactéries qui, une fois libérés par la fonte des glaciers, engendreront des catastrophes sanitaires.

L’année 2021 sera sans doute la plus importante pour le climat. Ce sera ou l’annus horribilis ou alors l’année de rédemption par la révision des engagements des pays pris dans l’Accord de Paris. Nous avons encore le choix.

En décembre 2015, les parties sont parvenues à un accord historique, l’Accord de Paris, qui demeure la pierre angulaire de l’orientation climatique des pays.

Toutefois, il n’existe encore aucun tribunal international de l’environnement ni aucun mécanisme coercitif pour assurer le respect des ententes qui demeurent des engagements volontaires des pays.

Parvenir au consensus

Il faut, de prime urgence, changer les manières de parvenir au consensus et d’assurer le respect des ententes.

Il va falloir accentuer la collaboration et la coopération avec une efficacité démesurée, extraordinaire, afin de créer de nouvelles voies d’accès vers un contrat social mondial. Le premier sans doute.

Le temps est venu d’inclure les grands médiateurs dans les négociations environnementales mondiales. Nous n’avons plus le luxe des interminables négociations face à face comme nous le faisons depuis 30 ans. La crise environnementale que nous vivons est complexe et dynamique. On ne peut rester amarré aux méthodes traditionnelles de négociation, qui ne sont plus adaptées au contexte évolutif de la crise climatique planétaire.

Depuis la fin des années 1970, éclairés d’un cheminement empirique solide et nourris de la réflexion des penseurs du droit, nous savons que la médiation recouvre un phénomène transcendant dans l’histoire du droit moderne. La médiation constitue,en fin de compte, une refondation de la justice informelle.

En 2016, j’ai été invitée au lancement d’un ouvrage consacré à la médiation environnementale : Le guide des médiateurs face aux conflits environnementaux. Conçu et publié par l’UNEP (l’Agence des Nations unies pour l’environnement), ce guide s’adresse aux médiateurs professionnels. Il décrit les études de menées cas dans les pays affligés par les désastres environnementaux, et ce, sur tous les continents. L’on ne s’improvise pas médiateur. La médiation est une profession et parfois un art.

Dans le guide de l’UNEP on lit toutefois : « […] Despite its promise, mediation has been under-used by the international system in addressing disputes over natural resources […]. The international system still lags behind in acting on opportunities for proactive use of mediation as a tool […]. »

Rattraper le temps perdu

Il faut désormais rattraper le temps perdu dans des négociations face à face menées par des parties opposées. Nous n’avons plus le temps des mots inutiles et redondants, des négociations fondées sur des positions fermes et des concessions qui s’allongent sur des mois.

Il faut créer une équipe formée de médiateurs environnementaux de pointe pour aborder la prochaine décennie, des médiateurs fiscaux pour négocier l’apport fiscal international ; de médiateurs terrain, assistés par des scientifiques, pour la relocalisation des populations déplacées à la suite de cataclysmes, et ce, dans des territoires souvent hostiles à leur venue ; et de médiateurs en gouvernance pour la coordination entre les États et avec les entreprises. C’est essentiel. Une équipe solide, mobile et stratégique qui travaille et se déplace en temps réel. Maintenant.

Je pense aux populations qui sont déplacées au moment où j’écris ces lignes et à celles qui le seront cette année et au cours de la prochaine décennie. Les réfugiés climatiques sont désormais le visage humain du changement climatique. Oxfam montre que les catastrophes imputables aux changements climatiques ont été le principal facteur de déplacements internes au cours de la dernière décennie, forçant plus de 20 millions de personnes par an à quitter leur habitat.

Que nous le voulions ou non, nous voilà tous et toutes ensemble dans un conflit avec la planète Terre et nous allons devoir redéfinir notre rapport au monde avec humilité. Et surtout redécouvrir, avec amplitude, la solidarité et le partage.

Nous sommes désormais irrémédiablement liés pour les décennies qui viennent. En ce sens, Albert Jacquard a écrit : « Je suis les liens que je tisse avec les autres. »

Dans la langue des Algonquins, l’une des Premières Nations québécoises, on dit Mamidosewin, ce qui signifie : « Nous marchons tous ensemble vers une destination commune. » Cette destination nous mène à la protection de notre habitat, la Terre, pour ceux et celles qui nous suivront.

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