«C’est juste une blague»

«Je veux lui dire également que, devant le tribunal populaire, celui du bon sens et du cœur, il peut considérer qu’il a gagné sa cause et que le coupable va toujours porter l’odieux de la faute», écrit l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Je veux lui dire également que, devant le tribunal populaire, celui du bon sens et du cœur, il peut considérer qu’il a gagné sa cause et que le coupable va toujours porter l’odieux de la faute», écrit l'auteur.

Historien, sociologue, écrivain, Gérard Bouchard enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie/anthropologie, de science politique et de coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

L’arrêt qui vient d’être rendu dans la cause Ward-Gabriel par la Cour suprême du Canada m’a estomaqué. Je n’aurais jamais cru ce temple de la sagesse capable de tels errements. À mes yeux, il a perdu beaucoup de crédit, et de très nombreux citoyens partagent sans doute mon sentiment. C’est une mauvaise nouvelle pour notre société. L’enseignement que j’en tire, c’est que des têtes bien formées peuvent aisément s’égarer dans les raffinements byzantins du droit pour en venir à oublier le principal : le sentiment à la fois le plus élémentaire, le mieux enraciné et le plus élevé qu’inspire l’acte du plus fort qui, le plus gratuitement du monde, s’en prend méchamment à un plus faible. Le principal : en l’occurrence, la voix de la justice.

Et la protection des personnes vulnérables ?

Cet épisode survient précisément au moment où une masse de parents, d’éducateurs, d’éthiciens, de militants — et de juristes — s’emploient à inculquer aux jeunes et aux moins jeunes la sensibilité à autrui, le respect de ses différences et la conscience des préjudices qu’une personne peut causer à une autre par des paroles autant que par des comportements. L’instance suprême qui incarne au plus haut degré ces grands principes de civilisation vient de leur infliger un incompréhensible croc-en-jambe.

De quoi s’agit-il au juste ? Un humoriste très populaire qui, par la voie de blagues répugnantes (« il est pas tuable, le tabarnak »), attaque à répétition un enfant atteint d’un handicap physique affligeant et qui a engagé un difficile combat pour vaincre son infirmité. En plus, cet enfant au seuil de l’adolescence est aux prises avec les incertitudes associées à cet âge. Il sent depuis longtemps les regards souvent peu amènes qui se posent sur lui. Mais très courageusement, il a résolu de faire front : au lieu de se soustraire à ces regards en se renfermant dans la solitude, il va mener son combat dans l’arène, il va s’exposer tel qu’il est en prenant tous les risques : il va devenir un artiste et se produire en spectacle. Ce choix donne le vertige et suscite la plus grande admiration. C’est le faible qui entreprend de se dresser contre lui-même.

Je crois reproduire le sentiment, le drame de toutes les personnes qui font face à ce genre de situation. Je crois aussi illustrer toute l’horreur du geste commis par celui qui a vu là une occasion de faire rigoler son public. On peut difficilement aller plus loin dans le manque de décence et de sensibilité.

La logique élémentaire

 

Notre société se fait un devoir de protéger les personnes vulnérables, en particulier les enfants. Je rappelle aussi qu’au nom de la dignité de la personne, notre Charte interdit les discours haineux, les menaces, les propos violents, l’atteinte à la réputation et à la dignité, l’intimidation, les commentaires déshumanisants, soit toutes les paroles susceptibles de causer un préjudice à autrui. N’est-ce pas exactement ce dont il s’agit ici ? Je résume l’argumentation des cinq sages qui ont passé l’éponge et l’esprit qui l’inspire : pour toute personne raisonnable, ce n’était qu’une blague, il n’y avait là aucune discrimination. La mère de Gabriel a révélé qu’il a voulu se suicider ; et alors ?

La Commission québécoise des droits de la personne et des droits de la jeunesse avait décidé en faveur du plaignant tout comme le Tribunal des droits de la personne en 2016 et la Cour d’appel en 2019, une décision que viennent d’appuyer quatre des neuf membres de la Cour suprême. C’est dire à quel point cette affaire est branlante. Le plus grave, c’est qu’il n’y a plus de possibilité d’appel pour corriger ce manque flagrant de bon sens.

On craint maintenant les conséquences de cet arrêt qui va faire jurisprudence. Le plus haut tribunal a ouvert une vanne dans laquelle bien des dérapages risquent de s’engouffrer. Qui désormais protégera les victimes ? Ward peut continuer à s’acharner ; il en remettra peut-être ?

Je pense à Jérémy Gabriel, je le devine terrassé par cette injustice. Je vois aussi qu’il s’est comporté très dignement, admirablement, au milieu de cette épreuve. Je veux lui dire que, comme citoyen, comme justiciable, je me sens moi aussi, comme bien d’autres, profondément handicapé. Je veux lui dire également que, devant le tribunal populaire, celui du bon sens et du cœur, il peut considérer qu’il a gagné sa cause et que le coupable va toujours porter l’odieux de la faute.

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