Des étudiants dépendants de leurs machines

«Il serait pertinent de développer un algorithme qui entraînerait un mouvement de déconnexion», affirme l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Il serait pertinent de développer un algorithme qui entraînerait un mouvement de déconnexion», affirme l'auteur.

Où trouver le temps de faire de l’art quand on passe la majeure partie de notre temps devant des écrans ?

C’est la question que j’ai posée à mes étudiants en art au cégep lors de la pandémie. Ils occupent pour la plupart un emploi alimentaire et sont parallèlement à temps complet pour leurs études. Ils passent en moyenne neuf heures par jour les yeux rivés sur un appareil à naviguer sur les réseaux sociaux en plus de réaliser leurs travaux. Vu leur horaire chargé, il reste très peu d’heures de sommeil et de temps à accorder à leurs recherches-création. Par conséquent, leurs productions artistiques s’en trouvent nettement négligées.

Depuis quelques années, j’observe une dégradation de la qualité des concepts artistiques de mes étudiants. En raison de leur rythme de vie, la plupart des jeunes consacrent de moins en moins d’effort à l’imagination, c’est-à-dire à vouer de l’énergie, de l’ingéniosité et de la patience pour bâtir des projets signifiants pour eux. Avec la génération Z, tout doit se faire rapidement avec le moins d’acharnement possible. Provenant d’une culture nord-américaine, un certain nombre d’étudiants produisent des œuvres à la suite d’idées primaires. Ce qu’ils demandent, c’est la note de passage. D’autres étudiants vont développer des compositions plus poussées jusqu’à un certain point avant de stagner dans leur élan artistique. Par manque d’effort ou de volonté, ils en demeurent là, insatisfaits de leur travail, puisqu’ils n’osent pas demander de l’aide ni la validation de la qualité de leurs travaux. Le mince pourcentage d’étudiants qui restent se distinguent des autres en soutenant un effort permanent. Ces étudiants semblent plus stimulés par la découverte et entrevoient l’effort comme quelque chose d’agréable, contrairement à leurs collègues pour lesquels l’effort est perçu comme un fardeau. Comment leur donner le désir de développer leur imagination et leur créativité à travers l’art ?

Malheureusement, dans bien des cas, les jeunes consacrent une grande partie de leur temps à leurs machines sophistiquées en classe, malgré des avertissements répétés du professeur.

Aujourd’hui, le cellulaire est le nouveau LSD. Ils sont si souvent rivés à leurs appareils qu’il leur est impossible de se concentrer plus de quelques secondes sur des sujets d’étude. Dans mes classes, il est courant d’observer qu’un nombre important d’étudiants regardent leur cellulaire d’un œil tout en travaillant sur leurs projets en dessin. Ce besoin de dispersion, de fuir la réalité, de s’égarer pour ne pas avoir à affronter la solitude, le calme et le temps me bouleverse. Avec les nombreuses notifications qu’ils reçoivent, ils se détournent de ce qu’ils sont venus apprendre au collège, c’est-à-dire se consacrer pleinement à ce qu’ils aiment : faire de la création. Si mon cours de dessin était une application cellulaire, mes étudiants auraient-ils plus de temps pour réaliser leurs projets ?

Mission déconnexion

 

Il serait pertinent de développer un algorithme qui entraînerait un mouvement de déconnexion. Cette stratégie pourrait combattre la crise de l’attention que nous vivons, car nos étudiants n’ont jamais été aussi distraits. Si les fondateurs et les p.-d-g. d’Apple, de Facebook et de Twitter inscrivent leurs enfants à des écoles sans technologie, notre mission pédagogique devrait suivre ce pas. Je pense que la déconnexion s’impose pour se recentrer sur des priorités.

En m’inspirant des idées de Zack Prager, le créateur d’une technologie qui encourage les zones sans Internet, j’ai pensé à un modèle pour le système d’éducation des cégeps. Il s’agit d’un protocole qui crée des espaces où les téléphones portables seraient bloqués sur le campus à l’exception du système d’exploitation Omnivox. Ce dernier est une plateforme utilisée par les collèges dans tout le Québec pour consulter les courriels des professeurs, les documents à vocation didactique et les remises. Activer ce blocage favoriserait les échanges avec les autres, des aires de classe optimales et une diminution de l’anxiété et de la dépression, car les jeunes seraient en contacts réels avec leurs amis et moins en contact avec des nouvelles polarisantes. Les étudiants seraient peut-être moins dépendants de leurs machines. Cette stratégie serait, à mon avis, plus saine pour l’apprentissage et le développement de l’humanité.

Chaque année, le gouvernement investit énormément d’argent dans les nouvelles technologies pour actualiser les institutions collégiales. Cette application en vue de la déconnexion serait pertinente pour retrouver une meilleure qualité dans notre relation au monde. Devenons acteurs de création plutôt que spectateurs du divertissement. Cette idée de déconnexion dans l’éducation est appliquée dans le nord du Canada à Dechinta au Centre for Research and Learning. En ce qui me concerne, je ne suis pas contre la technologie ni le progrès ; toutefois, c’est une des solutions que j’ai imaginées pour contrer la perte de repères qui afflige nos sociétés. Est-ce réaliste de concevoir un tel projet ?

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