La critique est une quête amoureuse

«Je me souviens de ma hâte naïve de présenter les dix premières minutes du
Photo: Capture d'écran de la bande-annonce YouTube «Je me souviens de ma hâte naïve de présenter les dix premières minutes du "Mépris" (1963) et de cette unique phrase, reçue pour tout retour: "Godard et l’hypersexualisation fétichiste du corps de la femme en 2019, non merci."», écrit l'autrice.

Comment aborder le sujet complexe de la critique culturelle et sociale à l’heure où les jugements fusent et où chaque échange semble dissimuler le spectre du dissentiment ?

Il est question, ces temps-ci, d’histoires de contestation et de prises de parole dissidentes. Des jeunes vingtenaires arriveraient dans des programmes universitaires de sciences humaines armés d’a priori et d’une envie de « révolutionner » cette institution, au risque de perpétrer de nouveaux types d’oppression. Cette manière de présenter les choses tend vers une forme de discours alarmiste qui se révèle une occasion manquée de prendre du recul pour réfléchir à la place que le geste critique peut avoir dans une salle de classe, et plus largement dans l’espace public.

Derrière les questions de vocabulaire à bannir ou à préférer, une réinterrogation profonde de la société telle qu’elle nous a été présentée se profile. Qu’est-ce que ces débats disent de notre rapport collectif à la critique ?

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Spirale, printemps 2021, no 275.

J’ai envie de suivre l’idée de Valérie Lefebvre-Faucher, issue de son percutant essai Procès verbal, selon laquelle il nous faut aspirer à « étendre l’espace de parole acceptable » afin de trouver une manière de discuter qui se fonde sur la nuance, le doute, la lenteur.

Tendre la main, tendre l’oreille

Cet espace de parole à étendre que nomme Lefebvre-Faucher m’interpelle dans un contexte d’enseignement.

J’ai eu la chance de donner à des étudiants de premier cycle le cours de critique cinématographique à l’Université de Montréal. Il me semblait primordial d’enseigner la critique de cinéma comme une pratique créative qui s’ancre autant dans l’exigence de la pensée que dans la curiosité de l’inconnu. Je souhaitais légitimer les voix de ces étudiants, comprendre leurs intérêts, ce qui leur paraît digne d’éloges ou abject. Je voulais qu’ils saisissent que tout commence par une intuition profonde, qui, déployée dans l’écriture, devient terre d’échanges, fièvre revendicatrice, puissance épiphanique.

J’ai souvent été surprise par leurs critiques de films. Impressionnée, plus d’une fois. Déconcertée, de temps en temps. La critique est un objet aussi malléable que dangereux, et je ne pouvais prétendre l’enseigner en m’en protégeant complètement. Je me souviens de ma hâte naïve de présenter les dix premières minutes du Mépris (1963) et de cette unique phrase, reçue pour tout retour : « Godard et l’hypersexualisation fétichiste du corps de la femme en 2019, non merci. » La musique de Georges Delerue ne les émouvait pas, pas plus que la caméra de Raoul Coutard. Je pouvais contextualiser l’extrait, expliquer sa portée esthétique, leur raisonnement avait un socle différent du mien. Qu’est-ce qui pince dans cette scène ? Qu’est-ce qui ne passe pas ?

Déplions cela ensemble, un instant. La pensée critique grandit de ce qui s’étend dans la parole et dans le temps, et cela nourrit autant les enseignants que les étudiants. Est-il possible ainsi de penser la critique à travers une empathie au potentiel revendicateur ou comme l’actualisation d’une volonté partagée d’éclaircissement du monde ?

S’inspirer d’André Bazin

Cette réflexion, je la situe dans le prolongement de la démarche critique d’André Bazin (1918-1958), trop peu connue au sein des études littéraires.

Bazin m’inspire par sa capacité à lire les images à travers un amour simple des choses vivantes et des singularités humaines, parfois triviales, parfois grandioses. Auteur de 2681 textes, cofondateur des Cahiers du cinéma, pionnier et animateur de ciné-clubs, considéré comme l’un des plus grands théoriciens du septième art, André Bazin était aussi un critique qui aimait défendre des films (parfois obscurs, sous-estimés) et qui donnait des formes savantes à son amour.

« Il n’y a pas, en art, d’erreurs absolues. La fonction du critique n’est pas d’apporter sur un plateau d’argent une vérité qui n’existe pas, mais de prolonger le plus loin possible dans l’intelligence, et la sensibilité de ceux qui le lisent, le choc de l’œuvre d’art », écrivait-il dans son dernier texte, en 1958.

Cette phrase résume la beauté de l’expérience critique et pose chaque fois la même question sempiternelle : peut-on (ré)apprendre à voir ?

Voies amoureuses de la critique

Que la pratique critique, positive ou négative, se construise autour d’un geste d’amour engagé qui tente d’excéder ses préjugés m’apparaît ouvrir un champ d’émancipation nécessaire pour la pensée collective. […] J’aime imaginer que l’expérience critique, aussi menacée soit-elle par des impératifs économiques ou anti-intellectualistes, continue de s’incarner sous la forme d’une quête amoureuse curieuse, où partager son raisonnement et ses convictions se comprend comme un engagement sensible et lucide envers le monde et les œuvres qu’il abrite […].

J’espère que cet « espace de parole acceptable » dont parlait Lefebvre-Faucher se cultive de plus en plus dans notre société selon cette pédagogie bazinienne, où la réflexion émerge d’un intérêt pour l’expérience de l’autre, de son regard, de sa voix, aussi étonnants, discordants, marginaux soient-ils.

L’empathie, au cœur de cette dynamique d’ouverture, devient une intrigante invitation à la résistance.

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