Pour une alliance linguistique et sociale forte

«L’interculturalisme, dont à Montréal on souhaite faire la promotion, n’aura de sens que s’il repose d’abord et avant tout sur l’affirmation préalable et sans ambiguïté du caractère francophone de la société d’accueil et son inscription dans les pratiques des institutions et de l’administration publique», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «L’interculturalisme, dont à Montréal on souhaite faire la promotion, n’aura de sens que s’il repose d’abord et avant tout sur l’affirmation préalable et sans ambiguïté du caractère francophone de la société d’accueil et son inscription dans les pratiques des institutions et de l’administration publique», écrit l'auteur.

Balarama Holness ne gagnera pas la prochaine élection à la mairie de Montréal, mais son projet de faire de Montréal une ville statutairement bilingue risque bien de finir par triompher. Bref retour en arrière.

Après l’élection du Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal (RCM) en 1986, l’équipe du maire Jean Doré a vite été confrontée avec la nécessité de doter l’administration municipale d’une politique linguistique. Le gouvernement du Québec, avec la loi 101, avait déjà consacré le statut francophone de Montréal, mais la volonté de la nouvelle administration de décentraliser les services aux citoyens vers les divers quartiers, par la création des arrondissements, soulevait la question de la langue de communication à adopter, à la ville centre, mais aussi et surtout dans chacun des arrondissements. Des débats identiques se sont posés à la STCUM à l’époque quant à la langue de communication dans le métro, par exemple.

J’étais alors aux premières loges tant du processus de décentralisation de la ville que de la discussion de la politique linguistique à adopter. Évidemment, le tout ne s’est pas fait sans débats. Finalement, la politique retenue s’inscrivait parfaitement dans l’esprit de la loi 101 à savoir : la langue de l’administration municipale serait le français ; les communications avec les entreprises et les institutions devaient être faites en français ; les communications avec les citoyens devaient également être faites en français. Toutefois, pour tenir compte de la situation particulière de Montréal, des droits inhérents à la communauté historique anglophone, les communications avec les citoyens, dans les arrondissements où les francophones étaient minoritaires, se feraient dans les deux langues, avec cependant une nette et visible prépondérance du français. Cette politique a été plutôt bien acceptée et appliquée pour l’essentiel pendant un peu plus d’une décennie. Tout a basculé avec la fusion des municipalités de l’île Montréal.

Un autre modèle aurait pu être possible

Pour régler les enjeux d’équité fiscale qui se posaient entre les diverses composantes de l’agglomération montréalaise, il aurait été alors beaucoup plus pertinent et naturel d’étendre la Communauté urbaine de l’époque aux villes de Laval et de Longueuil ; de transférer à cette Communauté urbaine renouvelée des responsabilités supplémentaires communes à l’agglomération réelle, comme la gestion des eaux usées, les réseaux d’aqueducs municipaux ; de fusionner les trois sociétés de transport, etc.

Au lieu de cela, Québec a plutôt choisi de consacrer la ville de Laval comme une région autonome et d’imaginer Longueuil comme une ville de la Montérégie ; alors qu’à l’évidence, toutes les deux étaient et sont toujours en fait des banlieues de Montréal. Le rapport de force de la langue française dans les structures municipales régionales à Montréal aurait alors été tout autre que celui qu’il est devenu.

Le risque de décrochage de Montréal

Le net recul de la langue française à Montréal ne tient évidemment pas aux seuls changements survenus dans les structures municipales. Montréal est en première ligne pour le Québec à devoir composer avec des ressources et des programmes d’accueil des nouveaux arrivants insuffisants ; avec l’exode ininterrompu, presque encouragé, vers les banlieues des jeunes ménages francophones ; avec des difficultés presque insurmontables pour les familles à se loger convenablement à des coûts raisonnables ; avec l’existence de poches de pauvreté grandissantes ; avec la présence de communautés encore trop souvent marginalisées ; et surtout, avec le transfert incontrôlé vers les réseaux anglophones, et vers la culture anglophone, des étudiants du niveau collégial.

Autant d’enjeux qui viennent modifier en profondeur la réalité de Montréal et la marginaliser chaque jour davantage des autres régions du Québec. Ce recul du français masque donc un phénomène beaucoup plus profond et lourd de conséquences quant à l’avenir du Québec tout entier et aux synergies qu’il est essentiel de maintenir entre ce dernier et sa métropole.

Une alliance entre Montréal et le Québec

Il est urgent que l’administration de Montréal et le gouvernement du Québec comprennent qu’il est dans leur intérêt réciproque et dans celui du Québec tout entier de sceller une alliance stratégique forte, tant pour garantir le statut du français à Montréal que pour assurer la vitalité de la métropole.

L’interculturalisme, dont à Montréal on souhaite faire la promotion, n’aura de sens que s’il repose d’abord et avant tout sur l’affirmation préalable et sans ambiguïté du caractère francophone de la société d’accueil et son inscription dans les pratiques des institutions et de l’administration publique. De même, en retour, Québec doit appuyer fortement l’administration de Montréal dans ses diverses interventions visant à venir en aide à sa population s’il veut que les Montréalais puissent se reconnaître comme partie prenante de la nation québécoise. Plus encore, il pourrait développer par diverses initiatives le sentiment d’appartenance au Québec qui manque toujours à tant des jeunes Montréalais.

Sans une alliance linguistique et sociale forte entre Québec et Montréal, le gouvernement du Québec ne pourra pas atteindre ses objectifs linguistiques ni le niveau de prospérité qu’il dit souhaiter pour les Québécois en rattrapage sur celui de l’Ontario ; la ville de Montréal continuera de loger plus du tiers de la pauvreté du Québec et deviendra très bientôt linguistiquement irrécupérable. Québec et Montréal doivent comprendre qu’ils ont besoin l’un de l’autre et que leur destin est lié. 

À voir en vidéo