Dénoncer les erreurs du passé… et les répéter

«L’imposante infrastructure aérienne soutenue par des piliers de dimensions conséquentes et surmontée de supports de caténaires a les défauts de tous les équipements de même nature construits dans les décennies d’après-guerre», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «L’imposante infrastructure aérienne soutenue par des piliers de dimensions conséquentes et surmontée de supports de caténaires a les défauts de tous les équipements de même nature construits dans les décennies d’après-guerre», écrit l'auteur.

En inscrivant, en 2003, le recouvrement d’une partie de l’autoroute Ville-Marie à l’ordre du jour de la création du Quartier international de Montréal, les responsables du projet entendaient remédier aux problèmes environnementaux engendrés par cette infrastructure en tranchée qui défigurait une partie du centre-ville. Ce faisant, Montréal rejoignait lesvilles qui souhaitent rompre avec l’héritage des grands chantiers d’équipements infrastructurels lancés dans l’enthousiasme et l’insouciance de l’après-guerre.

Le mouvement est inauguré à Portland à la fin des années 1960. Deux visions s’opposent alors : accroître la capacité de l’autoroute construite en 1943 entre le centre-ville et la rivière Willamett ; la détruire pour aménager une esplanade riveraine. En 1971, faisant fi de l’opposition de la Chambre de commerce et des positions alarmistes de quelques spécialistes en circulation, la Ville et l’État s’entendent pour démolir Harbor Drive au profit du réaménagement du front de la rivière en parc. De nombreuses villes de toutes les tailles, dont New York, Boston, San Francisco, Milwaukee, Barcelone, Birmingham, Helsinki et Séoul, ont depuis fait disparaître complètement ou ont enfoui des infrastructures dont on connaît désormais les nombreux effets délétères sur les cadres bâtis, les milieux de vie et la santé.

À Montréal, la destruction de l’échangeur des Pins (2006) et de l’autoroute Bonaventure (2016) a éliminé des constructions extrêmement contraignantes et permis l’aménagement de voiries urbaines plus conviviales, tandis que le recouvrement d’une section de l’autoroute Ville-Marie, aux abords de la station de métro Champ-de-Mars (2020), a rendu possible l’aménagement de la place des Montréalaises.

L’engagement pris à l’occasion de la présente campagne électorale par Denis Coderre de recouvrir les autoroutes Ville-Marie et Décarie n’étonne donc pas outre mesure. De telles initiatives sont dans l’air du temps. Il est toutefois paradoxal, voire extrêmement déconcertant, de constater que le chef d’Ensemble Montréal et de nombreux autres candidats de son parti à l’élection de novembre appuient en même temps et sans restriction aucune le projet du REM de l’Est, un projet qui tient de plus en plus d’un coup de force perpétré par CDPQ Infra en toute impunité et au détriment d’une urbanité déjà sérieusement éprouvée. Comme si la réalisation en cours du REM de l’Ouest ne devait pas déjà inciter à une grande prudence et que la promesse — au demeurant intenable au dire de plusieurs professionnels du design — d’un ouvrage signature suffisait à balayer du revers de la main toutes les critiques, les craintes et les réserves formulées par de très nombreux citoyens, observateurs et spécialistes, y compris, il faut insister là-dessus, les professionnels de plusieurs ministères.

Or, l’imposante infrastructure aérienne soutenue par des piliers de dimensions conséquentes et surmontée de supports de caténaires a les défauts de tous les équipements de même nature construits dans les décennies d’après-guerre, dont un encombrement des milieux traversés, l’engendrement de nuisances sonores, ladégradation des champs visuels de proximité et un effet barrière que le dégagement du dessous du tablier n’atténue que très partiellement. Sans compter que l’ouvrage de raccordement du tunnel et de l’infrastructure aérienne proposée récemment par CDPQ Infra aurait un effet négatif encore plus considérable et irréversible sur le tronçon du boulevard René-Lévesque encadré par les complexes Desjardins et Guy-Favreau.

Comment peut-on, après que la Ville de Montréal eut déboursé quelque 180 millions pour démolir l’autoroute Bonaventure et l’échangeur des Pins, laisser CDPQ Infra défigurer, à coups de milliards de dollars, un corridor urbain d’une vingtaine de kilomètres ? Un corridor où on trouve plusieurs milliers d’habitations, des parcs — dont le parc Morgan —, bon nombre d’édifices institutionnels et des bâtiments d’intérêt patrimonial.

Appuyer inconditionnellement le REM de l’Est tout en proposant le recouvrement d’autoroutes en tranchée, c’est faire preuve d’incohérence et d’une insensibilité certaine au regard des effets déjà observables de l’option modale imposée par CDPQ Infra. Ne serait-il pas temps d’apprendre de nos erreurs passées, quand bien même celles-ci auraient été commises de bonne foi ? Ne serait-ce que pour éviter de les répéter, cette fois-ci, en toute connaissance de cause… après les avoir dénoncées et corrigées.

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