Une autre ville

«Il y aura toujours ceux qui y verront, bien plus qu’un endroit où s’installer sans trop déranger, un endroit qui pourrait, une fois rénové, leur rapporter beaucoup d’argent», écrit l'autrice.
 
Photo: Getty Images «Il y aura toujours ceux qui y verront, bien plus qu’un endroit où s’installer sans trop déranger, un endroit qui pourrait, une fois rénové, leur rapporter beaucoup d’argent», écrit l'autrice.
 

Mélikah Abdelmoumen est née à Chicoutimi en 1972. De 2005 à 2017, elle a vécu à Lyon. Elle est titulaire d’un doctorat en littérature de l’Université de Montréal et a publié de nombreux articles et nouvelles ainsi que plusieurs romans et essais, dont Les désastrées (2013) et Douze ans en France (2018). Elle a été éditrice chez Groupe Ville-Marie littérature, à Montréal, de juin 2019 à 2021. Son prochain livre, Baldwin, Styron et moi, paraîtra chez Mémoire d’encrier en février 2022. Elle est rédactrice en chef de la revue Lettres québécoises.

Quand j’ai quitté Montréal en 2005, j’habitais un 4½ au rez-de-chaussée d’un triplex dans le Mile-End. Devant, il y avait un carré de verdure. Dedans, un long couloir donnait sur les quatre petites pièces. Il y faisait un peu sombre, mais on était bien. La cour arrière, envahie par la verdure folle, a été le lieu d’apéros mémorables.

Sur la rue Bernard, pas loin, il y avait un dépanneur, le café Romolo et le Nouveau Palais où, après une soirée arrosée, on passait chercher une poutine, un souvlaki, une pizza. Le patron, tablier autour des hanches, venait poser sur le comptoir en mélamine brune les commandes à emporter pendant que la serveuse — qui semblait y travailler depuis toujours — pianotait sur une caisse enregistreuse des temps révolus.

Lorsque je suis partie après sept ans, mon loyer avait augmenté, mais chauffage et électricité compris, ça me coûtait en moyenne 600 $ par mois.

En 2017, mon mari, mon fils et moi sommes revenus nous installer à Montréal. Je rêvais de retrouver mon bon vieux 4½.

On m’a prévenue : le Mile-End n’était plus un quartier où j’avais les moyens de vivre. Un appartement avec cour pour le montant que nous étions prêts à payer, ça se trouvait, mais beaucoup plus à l’est et beaucoup plus au nord.

J’ai quand même voulu voir. Le Romolo a disparu. Le Nouveau Palais a été repris : on a gardé son décor vintage, mais on y sert de la nourriture haut de gamme et d’excellents vins. Mon ancien appartement a triplé de prix, la cour a été rasée et asphaltée.

Nous avons trouvé une maisonnette semi-détachée dans la partie est de Villeray, près de Papineau. Dans ce coin moins chic d’un quartier en pleine gentrification, il n’y a pas encore d’épicerie bio, de café, de boulangerie ou de restaurant. La brasserie du coin, souvent presque vide de toute façon, a dû fermer pour raisons pandémiques.

Bref, c’est tranquille. Mais ça nous plaît ainsi.

Dans le voisinage, il y a des nouveaux, comme nous, qui essaient de ne pas se faire remarquer. Il y a J.-P., qui occupe la maisonnette d’à côté, achetée à l’époque lointaine où ces logements coûtaient des peanuts. (Si nous étions arrivés ne serait-ce que six mois plus tard, nous n’aurions pas eu les moyens de nous installer là tellement le marché de l’immobilier s’est emballé.)

Juste à côté de chez J.-P., il y a un bloc dont les occupants sont d’une tout autre classe sociale que moi. Je sais que l’évolution de Montréal ne leur permettra pas de tenir longtemps dans ce quartier. Nous, oui. Mon mari et moi avons un travail, aucune dette et un bon capital culturel, comme on dit.

Mondes parallèles

À Lyon, où j’ai donc vécu pendant 12 ans, je suis entrée dans la vie de gens qui habitaient des bidonvilles. J’ai été accueillie dans des squats. Dans une tente sous un viaduc où vivait une famille entière, j’ai bu du café fait sur un réchaud de fortune à même le béton. Une fois que vous avez vu ça, votre regard sur la ville, sur toutes les villes, change. Celui que j’ai posé sur Montréal retrouvée était marqué par cette expérience.

Ce que je vois dans mon propre quartier semble généralisé. Puisqu’il faut bien habiter quelque part, les gens doivent, comme dans un sombre jeu de dominos, s’excentrer de plus en plus dans des quartiers non encore gentrifiés. Ce faisant, ils gentrifient lesdits quartiers dont les logements prennent de la valeur, bientôt attractifs pour les promoteurs immobiliers, ce qui fait que les personnes qui ont moins de moyens se retrouvent comme tassées pour faire de la place aux gens comme moi.

Et même si certains d’entre nous souhaitent respecter les quartiers dans lesquels ils emménagent et les gens qui y vivent déjà, les choses ne sont pas si simples. Il y aura toujours ceux qui y verront, bien plus qu’un endroit où s’installer sans trop déranger, un endroit qui pourrait, une fois rénové, leur rapporter beaucoup d’argent.

Et il y aura toujours ces quartiers où personne ne voudra jamais investir parce que leur population, juge-t-on, les rend ingentrifiables. Impossibles à rénover.

Sans que des instances appropriées légifèrent pour freiner ceux qui font impunément tout pour repousser hors des « beaux » quartiers ceux qui n’ont pas les moyens d’y vivre, sans une autorité pour — rêvons un peu — s’assurer qu’il n’existe même plus une telle chose que des « mauvais » quartiers, qu’il n’y ait pas d’endroit indésirable où tasser les indésirables, et même que disparaisse une telle idée que celle-là, les « indésirables »… nous n’y arriverons pas.

Pendant que les petits gestes citoyens colmatent les fuites dans le tissu social de notre ville, à coups de petits sparadraps d’humanité, les mêmes mécanismes broient toujours les mêmes gens. Il faut plus que la bonne volonté de quelques-uns. Il faut une volonté et des gestes politiques forts.

Je sais que les élections municipales approchent. Je sais que parmi ceux qui se présentent, il y a des personnes qui s’en soucient. J’espère vivement qu’ils seront élus. Et j’ai envie de leur dire : s’il vous plaît, foncez. Foncez, et ne reculez pas. Merci. 

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