Liberté religieuse et obligation vaccinale

«Il est vrai qu’aucune grande religion présente au Canada n’a exprimé de désaccord fondamental quant à la vaccination», écrit l'auteur.
Photo: Ole Berg-Rusten / NTB / Agence France-Presse «Il est vrai qu’aucune grande religion présente au Canada n’a exprimé de désaccord fondamental quant à la vaccination», écrit l'auteur.

En évoquant la possibilité, même réduite, que des convictions religieuses puissent exempter certains fonctionnaires fédéraux de l’obligation vaccinale, le premier ministre a suscité un malaise évident : la liberté religieuse peut-elle servir de prétexte pour se soustraire à des normes légales qui visent la santé publique ?

Il est vrai qu’aucune grande religion présente au Canada n’a exprimé de désaccord fondamental quant à la vaccination. Dans le cas du catholicisme que j’étudie plus particulièrement, le message est clair : « Se vacciner est une façon simple de promouvoir le bien commun et de prendre soin les uns des autres, en particulier des plus vulnérables », résumait le pape François dans un tweet en août dernier.

Le problème est néanmoins plus complexe, car le droit canadien a fait sienne une définition exclusivement subjective de la liberté de religion. Comme l’affirme un arrêt de la Cour suprême, on juge la pratique ou la croyance religieuse en fonction de sa « sincérité », donc « indépendamment de la question de savoir si la pratique ou la croyance est prescrite par un dogme religieux officiel ou conforme à la position de représentants religieux ».

Ainsi, il n’est pas exagéré de s’attendre à des demandes d’exemption sous ce motif, malgré le consensus existant entre les représentants des grandes religions. En effet, une caractéristique des sociétés sécularisées est précisément le fait que les autorités religieuses traditionnelles ne sont plus les seules pourvoyeuses de sens. Ce qui en résulte est moins une disparition du phénomène religieux qu’un froissement de croyances et de pratiques en marge des sentiers balisés par les institutions.

Le catholicisme n’est évidemment pas épargné par le phénomène. À certains égards, on peut s’en réjouir, surtout lorsqu’il s’agit de critiquer les réflexes d’autoprotection dans lesquels se sont enfermées les autorités religieuses dans les cas d’abus. Or, dans le contexte de la pandémie, ce sont principalement des courants ultraconservateurs qui se sont distingués par l’adoption d’un discours antisystème allant parfois jusqu’à inclure le conspirationnisme le plus débridé à la sauce QAnon. Un manifeste signé par plusieurs personnalités catholiques, dont l’ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Müller, offrait une narration à la fois victimaire et complotiste de la pandémie mettant en garde contre une nouvelle « tyrannie » visant à anéantir la « civilisation chrétienne » par l’établissement d’un « gouvernement mondial hors de contrôle ». Des exemples semblables abondent. Cette lecture des événements n’est certes pas représentative des attitudes majoritaires chez les catholiques, mais elle se diffuse dans certains milieux et conduit au déni de la situation pandémique et influence les choix concrets des individus, notamment par rapport au vaccin.

Une sincérité suffisante ?

Cela nous ramène au problème de l’extension que l’on donne au droit à la liberté religieuse. En effet, les croyances antivaccin, bien qu’en rupture avec la science, la gouvernance sanitaire et les autorités religieuses, sont tout à fait sincères. Or, cette sincérité est-elle suffisante pour mériter d’être exempté d’un effort de coopération visant à protéger le bien commun ? Que l’on soit en accord ou non avec l’obligation vaccinale, l’idée d’une exemption pour motifs religieux apparaît en elle-même difficilement justifiable. Dans le contexte actuel, cette politique ne ferait que favoriser les groupuscules militants qui refusent de contribuer à l’effort collectif.

Dans une démocratie libérale, le droit à la liberté religieuse est fondamental et doit le demeurer. Il est par ailleurs important de souligner que les croyances religieuses peuvent être de précieux réservoirs de sens qui suscitent la solidarité, le sens de la justice et l’engagement envers les plus vulnérables. C’est pourquoi la question mérite d’être traitée avec prudence. Néanmoins, il ne faudrait pas négliger le fait que les croyances religieuses peuvent aussi justifier une attitude de repli, voire d’hostilité à l’égard de la société et des exigences du bien commun. Devant cette complexité, on ne peut que souligner l’importance d’une compréhension plus approfondie du phénomène religieux et d’un jugement qui dépasse la simple évaluation de la sincérité des convictions. Certes, l’État n’a pas à se poser en arbitre des convictions religieuses. Toutefois, dans le cas de la gouvernance pandémique et pour répondre au malaise légitime suscité par la possibilité d’exemption pour des motifs religieux, il faut rappeler que la justice n’exige en aucun cas d’avoir des attentes différentes tant à l’égard des croyants qu’à tout autre citoyen.

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