Résister pour les générations à venir

«Plusieurs intellectuels ont signalé que la nature, la profondeur et la complexité des problèmes qui affectent l’éducation sont telles que cela commanderait une réflexion d’ensemble, large et approfondie, sur les grandes réfections à entreprendre», écrit Jean Trudelle dans la revue «Nouveaux Cahiers du socialisme», automne 2021, no 26.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Plusieurs intellectuels ont signalé que la nature, la profondeur et la complexité des problèmes qui affectent l’éducation sont telles que cela commanderait une réflexion d’ensemble, large et approfondie, sur les grandes réfections à entreprendre», écrit Jean Trudelle dans la revue «Nouveaux Cahiers du socialisme», automne 2021, no 26.

L’école québécoise va mal. De larges pans du système scolaire se dégradent peu à peu depuis longtemps, résultat d’une incurie systématique. Les problèmes abondent et ils sont graves : l’inacceptable ségrégation scolaire ; la lourdeur de la tâche des personnels scolaires qui en amène plusieurs à abandonner la profession en pleinepénurie de personnel ; la démocratie défaillante des institutions scolaires ; l’envahissement mercantile et sans balises des technologies de l’information et de la communication (TIC) ; l’insuffisance de moyens pour soutenir les élèves les plus démunis ; le piètre état du parc immobilier ; le matériel scolaire insuffisant ; le peu de considération et de moyens dévolus à l’éducation des adultes et à la formation professionnelle…

Comment résister ?

Ces dégradations ont suscité, au cours des dernières années, plusieurs mouvements spontanés de résistance citoyenne, des regroupements volontaires motivés par l’indignation face à un aspect ou à un autre de la situation actuelle et mus par la volonté de réveiller les consciences… mais avec, chacun, fort peu de moyens.

Le mouvement Je protège mon école publique a été le premier de ces regroupements spontanés, et probablement celui qui, jusqu’ici, a eu le plus de résonance avec ses chaînes humaines autour de l’école pour la protéger symboliquement des attaques. L’idée a fait boule de neige et, au fil des mois, plus de 125 000 personnes ont participé à des manifestations semblables dans près de 600 écoles.

Des Idées en revues

Chaque mardi, «Le Devoir» offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Nouveaux Cahiers du socialisme, automne 2021, no 26.

D’autres initiatives ont suivi. À Gatineau, ayant constaté dans son quartier les ravages d’une sélection précoce qui, dès la fin du primaire, préparait déjà une forme de ségrégation au sein de la population scolaire, Stéphane Vigneault a créé le Mouvement L’école ensemble, un collectif qui lutte contre la ségrégation scolaire.

Puis il y a eu Profs en mouvement, Profs à bout de souffle, et, à Sherbrooke, Les losanges jaunes, réaction spontanée à l’imposition forcée des maternelles quatre ans tous azimuts, dans des conditions faisant fi des besoins des enfants.

Et Debout pour l’école !, un groupe citoyen créé à l’initiative de Suzanne-G. Chartrand, qui s’apprête notamment à publier un ouvrage collectif important sur l’état de l’école québécoise.

Un engagement épuisant

Ces groupes citoyens fonctionnent presque tous avec les moyens du bord, sans autres recours que l’imagination, les réseaux sociaux et les lettres aux médias. Inutile de dire les difficultés de l’action politique dans ces conditions.

Ajoutons au contexte la présence de puissants lobbys, à la défense qui de l’école privée, qui de la nécessité des tablettes numériques pour toutes et tous.

Comment ne pas relever aussi le fait que ces efforts de protestation se trouvent cantonnés à une partie de la population, celle qui se voit forcée d’utiliser l’école qu’on dit maintenant « ordinaire » ? Le caractère public du système d’éducation s’étant érodé, les fractures sociales observées au sein des effectifs scolaires sont le reflet exact de l’univers des parents. Tant et aussi longtemps qu’il restera possible de bonifier un service public moyennant finances, le rôle attendu de l’État glissera vers celui d’un service minimal qu’il appartient aux individus d’améliorer, plutôt que celui d’offrir obligatoirement à toutes et tous le même service de qualité. Les critiques se voient amputées d’autant : si on en a les moyens, il est beaucoup plus facile d’envoyer son enfant à l’école privée — ou au public dans un projet particulier sélectif et payant — que de militer pour une meilleure école publique.

De nouveaux états généraux ?

Plusieurs intellectuels ont signalé que la nature, la profondeur et la complexité des problèmes qui affectent l’éducation sont telles que cela commanderait une réflexion d’ensemble, large et approfondie, sur les grandes réfections à entreprendre. Le monde scolaire, tout comme la société dans laquelle il s’insère, a connu de profonds changements au fil des ans : une mise à jour de la mission de l’école serait de mise.

Mais peut-on vraiment espérer qu’un gouvernement caquiste consente à organiser un tel exercice ? Poser la question, c’est y répondre.

Faut-il tenter, sur une base citoyenne, d’entreprendre un tel projet ? Malgré l’envergure du travail, c’est ce qu’examinent, au moment où ces lignes sont écrites, les groupes citoyens cités plus haut, avec une poignée d’intellectuels engagés de l’éducation. Une telle entreprise serait impensable sans le concours d’une bonne partie de la société civile, mais il n’est pas interdit de penser qu’un nombre suffisant d’organisations puissent adhérer à l’idée pour que sa réalisation voie le jour. Ce serait une belle occasion, pour les syndicats par exemple, de faire la preuve de leur engagement social en collaborant à l’entreprise.

Quel impact aurait un large forum, entièrement citoyen, sur l’avenir de l’éducation québécoise ? Difficile de le dire, mais on peut rêver… et le terreau actuel semble fertile.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.



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