Le parlementarisme au féminin

Louise Harel photographiée en décembre 2000, alors ministre des Affaires municipales et de la Métropole. «Élue à l’élection de 1981, je suis de la génération qui a pu compter sur la présence modeste mais vigoureuse de femmes à l’Assemblée nationale», écrit-elle.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Louise Harel photographiée en décembre 2000, alors ministre des Affaires municipales et de la Métropole. «Élue à l’élection de 1981, je suis de la génération qui a pu compter sur la présence modeste mais vigoureuse de femmes à l’Assemblée nationale», écrit-elle.

Élue à l’élection de 1981, je suis de la génération qui a pu compter sur la présence modeste mais vigoureuse de femmes à l’Assemblée nationale. Nous étions huit au total sur cent vingt-cinq députés, soit un peu plus de 6 %.

C’était la première fois qu’il y en avait autant ! Claire Kirkland, élue en 1962, avait été seule pendant onze ans, Lise Bacon, qui lui avait succédé, avait aussi été seule pendant trois ans. La première fois qu’il y en eut plus qu’une en même temps, ce fut en 1976. Elles étaient cinq.

J’ai eu très vite le sentiment aigu que d’être une femme en politique allait être très exigeant et dérangeant pour un milieu masculin qui en perdait ses repères. Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis fait dire de parler plus fort ou d’être plus agressive. D’une part, je me considérais comme assez combative pour n’avoir pas besoin d’en rajouter et, d’autre part, adopter la voix de stentor, alors très prisée, sied peut-être à la prestance masculine, mais fait perdre de la contenance et de l’aisance aux femmes. Question de perception différenciée selon les sexes.

Le boys’ club

À cette époque, dire d’une femme qu’elle était le « meilleur homme de l’équipe » était le compliment par excellence. Le premier ministre Lévesque l’utilisait à l’occasion. Le compliment était dans l’air du temps et ne soulevait ni réprobation ni gêne, sauf pour les « féminisss », dont j’étais. Être une femme en politique signifiait exercer un métier d’homme. Celles qui s’y aventuraient devaient comprendre qu’elles y étaient bienvenues, mais qu’elles transgressaient de ce fait le monde féminin et partageaient dorénavant des règles masculines considérées comme immuables. La question informulée et malgré tout omniprésente était de savoir si nous étions pareilles ou différentes. Pareilles à eux, donc différentes des autres femmes, ce qui rassurait, ou différentes d’eux et pareilles aux autres femmes, cette incertitude inquiétait.

Par exemple, lors d’échanges avec des collègues masculins sur des sujets relatifs à la famille, au travail ou à la garde d’enfants, j’ai souvent entendu la question « toi, c’est ce que tu penses, mais les “vraies femmes”, elles, qu’est-ce qu’elles en pensent ? » Bien entendu, la question tenait pour acquis le fait que les « vraies femmes » n’étaient pas dans l’arène publique et se tenaient au foyer, ou du moins dans la sphère privée, en retrait du pouvoir.

Un womens’ club... discret

C’est dans ce contexte que s’est développée une solidarité féminine agissante, que l’on appelle maintenant transpartisane, chaque fois qu’il s’agissait de faire progresser la cause des femmes. Je retiens quelques exemples qui ont permis aux Québécoises de faire des pas de géante en matière d’égalité.

J’ai souvenir à cet égard de Thérèse Lavoie-Roux, députée libérale en 1976, réélue dans l’opposition en 1981 et porte-parole de son parti en matière de santé. Lors de la décision du ministre de la Justice et procureur général Marc-André Bédard de retirer dorénavant toutes les accusations contre le Dr Henry Morgentaler, qui pratiquait des avortements, elle m’avait confié refuser de s’opposer à cette décision comme le lui demandait pourtant son caucus, fortement courtisé par des groupes antiavortement. Son consensus tacite et l’absence d’un débat partisan faciliteront la mise en place des « cliniques du ministre Lazure » offrant des services d’avortements thérapeutiques, et cela, une décennie avant la décision de la Cour suprême en cette matière.

En juin 1989, la ministre de la Condition féminine Monique Gagnon-Tremblay dépose son projet de loi sur le partage du patrimoine familial. La probabilité qu’il soit adopté par l’Assemblée nationale est presque nulle. Il est de notoriété publique qu’il y aura élection à l’automne et que ce projet de loi, déposé hors délai, en fin de session par le leader du gouvernement, risque de mourir au feuilleton. Porte-parole de l’opposition, je donnai alors tous les consentements, y compris celui de siéger après minuit pour son adoption.

Ce débat ne fut pas une mince affaire, ni pour la ministre ni pour moi. Pendant presque trois décennies où j’ai siégé à l’Assemblée nationale, j’ai eu à traverser des périodes houleuses, mais aucune ne m’a semblé atteindre le degré de turbulence de cette période. Nous nous attaquions à la sacro-sainte liberté de tester ! La résistance masculine venait de tous les milieux et de tous les partis politiques, la ministre était inondée d’appels téléphoniques et moi aussi. Je n’ose imaginer ce que cela serait maintenant avec les médias sociaux. En général, mes interlocuteurs terminaient la conversation par un « faites ce que vous voulez, mais en tout cas, la maudite, elle aura rien ! »

Le principe de l’équité salariale, à travail équivalent salaire égal, inscrit dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne en 1975, faisait l’unanimité. Tout le monde se disait pour, y compris le patronat, sauf qu’il était fermement hostile à une obligation inscrite dans une loi et s’en remettait à des mesures incitatives et à des plaintes devant les tribunaux. Le projet de loi déposé en 1996 proposait de reconnaître et de corriger le caractère systémique de la discrimination basée sur la valeur moindre accordée aux emplois à prédominance féminine. Le débat public devient houleux au fur et à mesure qu’il s’intensifiait, les opposants faisant valoir que cela allait coûter des milliards au moment où le contexte économique ne s’y prêtait pas, et occasionnerait des faillites et des pertes d’emplois.

Je bénéficiais de l’appui d’une adjointe parlementaire en la personne de Marie Malavoy, et d’une équipe de choc constituée d’une dizaine de femmes députées de mon parti, solidaires et féministes, pour neutraliser les voix discordantes au sein du gouvernement. La controverse persistait cependant, et la réaction de l’opposition libérale était d’une grande importance pour rallier l’opinion. Le dénouement vint de la solidarité des députées libérales. Elles m’annoncèrent qu’elles appuieraient le projet de loi et qu’elles entraîneraient leur caucus à voter pour. La Loi sur l’équité salariale fut adoptée à l’unanimité !

Je termine cette démonstration en sachant que bien d’autres exemples de cette solidarité des femmes parlementaires, au-delà des lignes de parti, pourraient être apportés en matière de perception automatique des pensions alimentaires, de politique familiale et de congés parentaux.

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