Le racisme, pourquoi systémique?

«Mais donnons d’abord la parole aux Autochtones ; ils ont beaucoup à nous dire», suggère l'auteur.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Mais donnons d’abord la parole aux Autochtones ; ils ont beaucoup à nous dire», suggère l'auteur.

Historien, sociologue, écrivain, Gérard Bouchard enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie/anthropologie, de science politique et de coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Nous connaissons bien le racisme comme source de discrimination. Pourquoi ajouter à cela le qualificatif « systémique » ? En quoi est-ce utile ?

Voilà une question à laquelle plusieurs spécialistes ont essayé de répondre. Dans mon esprit (et peut-être dans celui d’autres personnes ?), un besoin de clarification subsiste. Dans son émission du 1er octobre dernier, le journaliste de Radio-Canada Sébastien Bovet l’a posée à quelques reprises, mais sans obtenir de réponse claire (toujours à mon avis). Je m’y essaie donc à mon tour.

Le racisme est bien connu. C’est une vision négative de l’Autre qui prend prétexte de traits biologiques ou culturels pour violer ses droits. La façon de le traiter nous est familière : la victime porte plainte, le coupable est identifié et condamné.

Dans les cas de ce genre, les instances autorisées recourent aux moyens conventionnels en réprimant les manifestations individuelles, apparemment aléatoires, du racisme. Elles prennent aussi des dispositions ad hoc pour les prévenir (augmentation de la surveillance policière, tribunaux plus expéditifs, peines plus sévères…). Mais en réalité, elles agissent à la surface des choses. Car ces comportements discriminatoires récurrents découlent d’une structure sous-jacente, d’un système dont les racines sont anciennes et bien intégrées dans des institutions.

C’est clair quand on pense aux Autochtones : la mise en place, surtout depuis la Conquête anglaise, d’un régime colonial qui a établi des règles et des pratiques progressivement institutionnalisées dans différents domaines de la vie collective et perpétuées jusqu’à aujourd’hui — comme l’évoquait ici Brian Myles dans son éditorial des 2-3 octobre. C’est net aussi dans le cas des Noirs américains : un héritage du régime esclavagiste depuis longtemps disparu, mais qui a laissé bien des survivances.

Il y a donc deux niveaux à considérer, celui des comportements individuels et celui des structures. Cette distinction importe pour ce qui concerne la lutte contre le racisme. Dans le premier cas, on s’en tient à la surface des choses et la répression est sans cesse à recommencer ; elle est certes nécessaire, mais peu efficace à long terme. Dans le deuxième cas, on s’en prend à la racine du mal.

Pour combattre le racisme à ce niveau, il faut recourir à des moyens différents. Le racisme systémique s’appuie sur de vieux arrangements institutionnels (politiques, juridiques et autres). En plus, il se prolonge dans la culture, plus précisément dans des stéréotypes qui infériorisent. Il s’infiltre ainsi dans l’imaginaire collectif, ce bassin de conceptions, de visions premières, tenaces, profondément ancrées dans l’inconscient et donc difficiles à déloger.

Les stéréotypes jouent un rôle déterminant en justifiant la discrimination : les victimes sont décrites sous des traits peu enviables, elles sont vouées à la délinquance et à la dépendance. En somme, on leur attribue les traits que le régime lui-même a produits. On les rend responsables de leurs maux.

À cause des arrangements institutionnels et des images stéréotypées, le racisme systémique ne se laisse pas éradiquer aisément. La façon de le combattre, c’est de s’attaquer à ses fondements structurels, en donnant à voir leur genèse, les étapes de leur institutionnalisation. Et de cette façon : a) mettre à nu l’arbitraire, l’inanité de leurs fondements, les injustices qui les ont inspirés, b) bousculer les stéréotypes, c) faire le procès des vieux arrangements institutionnels avec tous leurs tentacules.

Pour remplir son rôle essentiel, la reconstitution historique peut emprunter deux voies complémentaires : d’abord le travail indispensable des historiens, et surtout, les témoignages des victimes (les histoires de vie), tout cela devant être amplement répercuté principalement par le biais de l’éducation et des médias.

Il y a une quinzaine d’années, j’ai conduit de nombreuses entrevues au sein des communautés innues et j’y ai appris une leçon capitale. Entendre une victime des pensionnats raconter dans ses mots son expérience, pouvoir observer ses émotions, sa souffrance toujours bien vivante, se pénétrer de ce vécu tragique, tout cela est d’une éloquence, d’une « efficacité » inégalable. Et donne le goût d’en savoir plus — c’est ici que les historiens prennent le relais.

J’ai donné en exemple les pensionnats, je pourrais en évoquer bien d’autres. Je songe, entre autres, aux récits d’anciens chasseurs décrivant la façon dont ils ont été brutalement évincés de leurs territoires de chasse (et du genre de vie millénaire qui leur était associé) pour être placés dans des réserves sous la gestion autoritaire d’un fonctionnaire fédéral ordinairement ignorant et insouciant des réalités autochtones.

Le premier ministre a raison d’affirmer que l’existence du racisme systémique ne signifie pas que les Québécois soient racistes. Mais il faut ajouter un élément : cette forme de racisme étant par définition inconsciente, insidieuse, il peut nous arriver néanmoins de contribuer à en perpétuer la structure dans notre vie quotidienne par des mots qu’on emploie, une opinion qu’on exprime, un geste que nous posons — ou que nous ne posons pas.

En ce sens, une prise de conscience s’impose à laquelle tout le monde est convié. Mais donnons d’abord la parole aux Autochtones ; ils ont beaucoup à nous dire.

 

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