Le mythe de l’automobile verte

«Il faudra un jour comprendre que pour se débarrasser du piège dans lequel nous nous trouvons, il faudra se débarrasser de la cause de son existence: l’automobile», écrit l'auteur
Photo: Getty Images «Il faudra un jour comprendre que pour se débarrasser du piège dans lequel nous nous trouvons, il faudra se débarrasser de la cause de son existence: l’automobile», écrit l'auteur

Vendredi dernier, à la Commission des transports et de l’environnement, le ministre des Transports, François Bonnardel, soutenait que le projet de troisième lien reliant Québec et Lévis aurait un impact positif sur l’environnement. L’argument principal du ministre est que d’ici 20, 25 ou 30 ans, 100 % des « véhicules ou presque seront électrifiés sur l’ensemble du réseau, dans le fameux tunnel Québec-Lévis, sur le Réseau express de la Capitale. Tous les véhicules seront verts, 100 % des autobus qui vont circuler dans le tunnel seront verts. »

Pour le ministre Bonnardel, l’électrification des transports est une fin en soi. En matière de transport, se débarrasser du pétrole comme source d’énergie semble être la clé pour régler une fois pour toutes la crise environnementale. Une fois que nous aurons diminué nos émissions de gaz à effet, nous pourrons rouler aussi longtemps et aussi souvent que nous le voulons sans causer aucun tort à l’environnement et sans gaspiller aucune ressource naturelle. Le mythe de l’automobile « propre », de l’automobile « zéro émission », est à la base de la lutte contre les changements climatiques de la CAQ.

Zéro émission : vraiment ?

L’expression « zéro émission » devrait être bannie de notre vocabulaire. Elle porte à confusion, faisant croire qu’il existe un véhicule capable de rouler sans consommer aucune énergie et sans dépenser aucune ressource naturelle. Le projet de loi 104, déposé dans le cadre du Plan d’action en électrification des transports, et adopté à l’automne 2016, fait référence dans son intitulé aux véhicules zéro émission (VZE). Cette loi a, pour objectif principal, de stimuler l’offre d’achat des VZE par l’entremise de cibles que les constructeurs automobiles doivent respecter dans la vente de VZE. Selon le gouvernement, les VZE se définissent comme des véhicules mus exclusivement par un « mode de propulsion qui n’émet aucun polluant ». Il faut s’affranchir de l’idée qu’un véhicule zéro émission existe. Cette idée fait plus de tort que de bien à la cause environnementale.

On veut nous faire croire que le processus à l’origine du mouvement de l’automobile électrique peut se répéter à l’infini sans avoir aucun impact sur l’environnement. C’est oublier que la batterie a une durée de vie limitée (en moyenne dix ans, selon l’utilisation), que les différentes pièces proviennent toutes de ressources naturelles qui sont en quantité limitée, sans compter la construction et l’entretien du réseau routier. Dire que les véhicules électriques n’émettent aucun polluant, c’est soit être de mauvaise foi, soit se cacher la vérité sur les conditions qui permettent à un véhicule électrique de rouler.

Effets pervers

Affirmer qu’un véhicule roule en n’émettant aucun polluant, c’est finalement enlever toute culpabilité et surtout toute conscience environnementale au conducteur ou à la conductrice. De cette manière, on ne fait qu’inciter les Québécois et Québécoises à utiliser davantage leur automobile. C’est la manifestation du fameux paradoxe de Jevons, du nom de l’économiste anglais William Stanley Jevons, formulé au milieu du XIXe siècle. Celui-ci remarqua que plus les chaudières à vapeur étaient efficaces et consommaient donc moins de charbon, plus la consommation globale de charbon augmentait. « C’est se méprendre, concluait-il, que de présumer qu’une utilisation économique d’un combustible équivaut à une diminution de sa consommation. C’est carrément l’inverse qui est vrai. »

Cet effet pervers pourrait se manifester de deux manières différentes avec l’automobile électrique. Tout d’abord, lorsque les automobilistes ont l’impression de rouler sans causer de tort à l’environnement, il est à prévoir que plus d’automobilistes emprunteront les routes du Québec. Deuxièmement, comme il en coûte moins cher en carburant pour faire rouler une automobile électrique, cela encouragera encore davantage les automobilistes à recourir à leur voiture. Le gain environnemental de l’automobile électrique a ainsi toutes les chances de se transformer en effet contraire et de ne rien changer du tout. On évite ainsi de s’interroger : jusqu’où le parc automobile peut-il s’agrandir ? Combien de routes supplémentaires faudra-t-il construire dans l’avenir ?

Nous demeurons prisonniers d’un piège qui a été mis en place au siècle dernier. De noir qu’il était (couleur du pétrole), il est maintenant vert (couleur de la bonne conscience). Tout ce qui fait que l’automobile est un bien nécessaire et indispensable demeure intact. Il faudra un jour comprendre que pour se débarrasser du piège dans lequel nous nous trouvons, il faudra se débarrasser de la cause de son existence : l’automobile.

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