Le coeur supplicié de Monseigneur Racine

Des fidèles assistent à une messe à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde à Montréal, le dimanche 28 mars 2021.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Des fidèles assistent à une messe à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde à Montréal, le dimanche 28 mars 2021.

La semaine dernière survenait à Saguenay, dans l’indifférence générale, le vol très insolite de la relique du cœur de Monseigneur Dominique Racine, premier évêque de Chicoutimi, mort au monde — ou né au ciel, c’est selon — en 1888.

Fait divers à peine susceptible de tirer une larme aux trois vieilles dévotes encore vivantes dans la paroisse, l’événement n’a rien du bruyant scandale qu’aurait provoqué une telle nouvelle il y a quelques décennies encore. À titre de comparaison, le vol du cœur du frère André, commis à l’Oratoire en 1973, avait suscité une indignation autrement plus retentissante. Au terme d’une enquête médiatisée à laquelle nul autre que Claude Poirier avait participé, l’aventure s’était soldée, évidemment, par le traditionnel « 10-4 » du journaliste, et surtout — Dieu soit loué ! — par la restitution de la relique.

Mais l’histoire a ceci de sordide cette fois que l’on aurait retrouvé il y a quelques jours le cœur de l’évêque au dépotoir municipal de Saguenay. Triste époque pour la religion !

Il ne s’agit pas, bien entendu, de pleurer la perte de cet organe. Le catholicisme, qui est décidément un culte bien étrange et pas très ragoûtant, s’est longtemps plu à collectionner les ossements, débris et charognes de ses saints. Ici, par exemple, la tête présumée de Marie Madeleine à laquelle un petit bout de peau adhère encore — miracle ! — précisément à l’endroit où le Christ l’aurait touchée, là le bras putréfié de saint François-Xavier ayant béni les multitudes. Inutile de préciser que le culte des reliques est une pratique démodée, qui n’a plus guère que d’excentriques défenseurs au sein du mouvement.

Le vol de la relique, à tout prendre, n’a rien de bien choquant. Mais qu’elle se retrouve aux poubelles, en revanche, a quelque chose qui tient du symbole. L’irrespect pour le patrimoine religieux au Québec tourne, maintenant plus que jamais, au règlement de compte.

Incontestablement, l’Église a beaucoup de sang sur les mains. Ne serait-ce que pour sa participation à l’ethnocide des Autochtones. Qu’on ne veuille pas pardonner à cette Église notoirement hypocrite est une chose. Mais est-ce suffisant pour jeter le discrédit, sans plus de discernement, sur l’ensemble de l’héritage religieux ? Faut-il donc, à la manière des révolutionnaires de 1789, uriner une bonne fois pour toutes dans les bénitiers ?

Il y a d’abord qu’un dédain aussi radical pour la croyance et le rite religieux est une attitude étroite, contre-productive quand il s’agit de penser la profondeur du monde, sa richesse culturelle et symbolique. Cela nous empêche surtout de respecter véritablement certains apports que charrient dans leurs bagages les populations immigrantes que la mondialisation et les appétits coloniaux des empires européens auront refoulées ici. À ce sujet d’ailleurs, il y a pour plusieurs une inconfortable énigme à ce que les nouveaux curés catholiques soient bien souvent des Africains, ou des hommes issus des anciens empires coloniaux, évangélisés tout récemment, à l’instar de l’abbé Dinko Honoré Ntumba, de Chicoutimi justement, mais c’est bien la réalité. Et c’est sans parler de leurs ouailles, dont le profil moyen n’est plus exactement blanc et nostalgique, comme on aimerait pourtant se l’imaginer quand on s’en moque avec supériorité, s’estimant plus éclairés, moins superstitieux.

A-t-on vraiment, donc, la légitimité de rire de ces gens, au seul titre que nous sommes à présent ce peuple sécularisé qui fait des condos dans ses églises et des ordures de ses reliques ?

Il serait mal avisé, sans doute, de continuer dans cette direction. L’Histoire, en tout cas, ne cessera pas de sitôt de nous répéter sa difficile leçon. Ce que l’on renie vit encore en nous, persiste et nous empoisonne. Il ne suffit pas d’embrasser le déni pour oublier ses hantises. Il ne suffit pas de jeter son cœur aux poubelles pour vaincre le remords.

« Je dors mais mon cœur veille » (Ct 5:2) nous rappelle d’ailleurs, non sans ironie maintenant, un petit écriteau qui figurait sous la relique perdue à jamais.

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