Le «déclin» du français, aveuglement volontaire et pensée magique

«Il importe plus que jamais de revoir les divers indicateurs qui permettent ou permettraient de brosser un portrait plus juste de l’évolution de l’usage du français au Québec», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Il importe plus que jamais de revoir les divers indicateurs qui permettent ou permettraient de brosser un portrait plus juste de l’évolution de l’usage du français au Québec», écrit l'auteur.

Les consultations publiques sur le projet de loi 96 en sont à leur troisième semaine, et l’on peut en tirer quelques constats quant à la posture idéologique de plusieurs mémoires déposés et à la rhétorique dominante qui sous-tend l’exercice.

Il existe, à juste titre, un large consensus sur la pérennité du caractère fragile du français au pays et sur l’importance de tout mettre en œuvre pour renforcer sa vitalité, son statut et son rayonnement. Pourtant, l’absence de diversité des perspectives lors de ces consultations publiques témoigne largement de partis pris favorisant une lecture simpliste et éculée des dynamiques linguistiques, voire une vision ethnicisante de la réalité.

Si l’initiative de ce projet de loi vise à améliorer les mesures et les structures permettant de mieux protéger le français au Québec, j’en suis. Mais si l’entreprise repose sur l’idée érigée en dogme et entendue jusqu’à plus soif selon laquelle le français est en « déclin », alors même que l’on confond trop souvent et systématiquement évolution de la présence du français au Québec et évolution des effectifs et de la part relative des francophones, des anglophones (dixit les vrais et les faux !) et des allophones définis selon la langue maternelle ou la langue parlée le plus souvent à la maison, c’est prendre des vessies pour des lanternes.

Il en va de même de cette sacro-sainte obsession pour les substitutions linguistiques vers le français qui, selon certains, n’évoluent pas suffisamment vite et qui seraient une panacée pour assurer la survie du français dans la province. C’est ignorer ce que nombre d’études et de rapports ont pourtant largement documenté, à savoir que le phénomène des substitutions linguistiques demeure un facteur marginal de l’évolution de l’effectif des populations définies selon la principale langue d’usage à la maison en regard des facteurs comme l’accroissement naturel et la migration internationale. Trop nombreux sont ceux et celles qui croient que le français ne deviendra véritablement la langue commune du Québec que lorsque tous ses citoyens y parleront français le plus souvent à la maison. Bien que la législation linguistique québécoise ait pour objet les communications qui se tiennent dans l’espace public, non celles dans la sphère privée, certains souhaitent pourtant établir des cibles en matière de comportements dans l’espace privé !

Faut-il rappeler que, si la part de la population québécoise dont le français est la langue maternelle ou la langue parlée le plus souvent au foyer a diminué de près de 4 points de pourcentage au cours des 15 années précédant le recensement de 2016 (dernières données disponibles), celle de la population qui fait le plus souvent usage du français soit au foyer soit au travail a quant à elle diminué de moins de 1 point de pourcentage. Qu’entre 2006 et 2016, la part des travailleurs de langue maternelle anglaise et de langue tierce dans la grande région de Montréal qui utilisaient principalement l’anglais au travail a diminué de 6 points et 7 points de pourcentage respectivement, au profit d’un usage du français et de l’anglais à égalité.

Pourquoi rester muet sur cet accroissement de l’usage du français chez ces travailleurs ? Pourquoi toujours ce jeu de souque à la corde à somme nulle entre le français et l’anglais ? Pourquoi s’en tenir à des hypothèses non démontrées et ne pas identifier les facteurs précis qui sous-tendent la hausse de 4 points de pourcentage du bilinguisme français-anglais au travail dans la grande région de Montréal, dont le rôle possible de la hausse de 60 % des exportations internationales de biens et services du Québec au cours des dix dernières années prépandémie ? Pourquoi certains mémoires mettent-ils l’accent sur le droit de travailler en français dans la fonction publique québécoise alors que, selon les dernières données disponibles, 94 % des employés y utilisaient principalement le français à Montréal ? Pourquoi ce silence sur le fait qu’en 2020 66 % des nouveaux inscrits de langue maternelle tierce fréquentaient un cégep de languefrançaise comparativement à 25 % en 1985 ?

Il importe plus que jamais de revoir les divers indicateurs qui permettent ou permettraient de brosser un portrait plus juste de l’évolution de l’usage du français au Québec.

Il est également plus que temps de revisiter la segmentation traditionnelle de la population québécoise entre les groupes francophone, anglophone (y compris ce concept bancal de communauté anglophone historique !) et allophone qui y prévaut depuis près de 50 ans et qui tend à favoriser l’exclusion — ou l’inclusion à la marge — de nombreux Québécois dont le français n’est pas la langue première ou celle qui domine dans la sphère privée, et qui contribuent pourtant quotidiennement à l’espace public francophone dans la province.

Au-delà des idées reçues et de la pensée magique, il est impératif de se pencher sur les indicateurs qui peuvent être réellement modulés par le développement et la mise en œuvre de politiques et de programmes du vivre-ensemble qui visent non seulement la protection et la valorisation du français, mais également le respect de rapports multiples et différentiés à notre langue commune. Une telle réflexion s’impose dans le contexte actuel où prévaut un aveuglement volontaire devant les formes multiples que prennent les contributions de la diversité ethnoculturelle et linguistique à l’espace francophone et devant le fait que l’anglais et ses locuteurs, qui font aussi partie de la culture québécoise, continueront de jouer un rôle clé dans le devenir du Québec.

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