Les écoles avant le troisième lien

«On dénombre près de 500 élèves à Laurier ; il faudra les répartir dans une douzaine de mastodontes jaunes matin et soir», écrit l'auteure.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «On dénombre près de 500 élèves à Laurier ; il faudra les répartir dans une douzaine de mastodontes jaunes matin et soir», écrit l'auteure.

Sans même avoir procédé à une étude des besoins, le gouvernement Legault a confié mardi dernier au consortium SNC-Englobe le soin de réaliser une étude d’impact environnemental en vue de la construction (contestée) du troisième lien. On estime les coûts du tunnel autoroutier à 10 milliards de dollars. La moitié de ce montant suffirait pour rendre acceptable l’état de l’ensemble des écoles du Québec.

Le même soir, les parents de l’école primaire Laurier, sur le Plateau Mont-Royal, étaient conviés à une réunion Teams par la direction. Au menu : la relocalisation temporaire de leur école. À la stupéfaction des parents, on leur a annoncé que des rénovations seraient lancées dès l’automne 2022 dans leur établissement, l’enveloppe budgétaire venant d’être attribuée. Les élèves seront déplacés au Centre Lajeunesse (pour le moment en travaux), au nord de Jean-Talon, dans Villeray. Le tout pour une durée de deux ans. Y aura-t-il un service de garde sur place ? On l’ignore. Les hypothèses penchent pour un service de garde près de l’école d’origine, avec un transport en autobus vers l’école temporaire. On dénombre près de 500 élèves à Laurier ; il faudra les répartir dans une douzaine de mastodontes jaunes matin et soir.

Une simple mise aux normes

Ce qu’il y a de bien, c’est que l’école sera quasi flambant neuve bientôt, peut-on penser. Eh bien non. Il s’agit d’une simple mise aux normes : à terme, l’aération sera améliorée (enfin !), le système électrique sera remplacé, le service de garde et le gymnase seront optimisés. Une rampe d’accès sera de plus aménagée et une mezzanine sera corrigée. La base. Nous sommes à des lieues du Lab-École ! À compter de septembre prochain, des élèves qui avaient l’habitude de marcher pour aller en classe s’entasseront donc dans des autobus après s’être levés plus tôt que d’ordinaire. « Nous sommes à la merci du transporteur », a admis Maxime Gagnon, du Bureau de la planification et gestion des espaces du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM).

Les journées seront plus longues. Le stress des tout-petits, plus élevé. La routine des parents, compliquée. Et ils ne sont pas seuls, puisque 203 des 224 bâtiments utilisés par le Centre de services sont en mauvais ou en très mauvais état. Le Centre de services aménage en ce moment des bâtiments transitoires pour accueillir la clientèle des écoles en rénovation. Notamment, les jeunes du primaire de l’école FACE, au centre-ville, seront bientôt déplacés à l’annexe Paul-Bruchési, à trois kilomètres de là (ironiquement à un jet de pierre de l’école Laurier). Ceux de Saint-Jean-de-Brébeuf seront déplacés dans l’ancien Centre d’intégration scolaire, qu’on doit mettre aux normes pour scolariser les petits Rosemontois et éventuellement les élèves d’autres écoles où des travaux seront exécutés. Les élèves des 1re et 2e secondaire de Sophie-Barat suivent pour leur part leurs cours à St. Dorothy, à 4,2 kilomètres de leur alma mater. L’école de l’English Montreal School Board les accueille depuis la relocalisation d’urgence à la rentrée 2020 : un pavillon risquait de s’effondrer.

C’est cela, les infrastructures du milieu de l’éducation présentement. Des bâtiments en ruine, dont le système électrique saute quand deux micro-ondes fonctionnent en même temps. Des fontaines inutilisables parce que l’eau y est contaminée au plomb. De la moisissure. Des classes modulaires — expression chic pour désigner des roulottes. Des locaux manquants, qui obligent des spécialistes à trimballer leur matériel d’une classe à l’autre en tentant de ne rien briser, de ne rien échapper, de ne pas se blesser lors de ces déplacements qui grugent du temps d’enseignement. Des bibliothèques qui brillent… surtout par leur absence. Pour six Lab-Écoles, on recense des dizaines d’établissements décatis. Et lorsqu’enfin on les reconstruit, on sacrifie souvent l’innovation et la beauté. Quand les élèves de l’école Saint-Gérard, devenue un symbole du manque d’investissements en infrastructures scolaires, ont regagné leur établissement du quartier Villeray en 2019 après six ans de travaux, on a pu constater que le toit vert et l’atrium planifiés n’avaient pas été construits. Trop chers.

Une iniquité crève-cœur

« Évaluée à 46 % en 2019 par le Vérificateur général du Québec, la proportion des 4000 bâtiments scolaires en bon état (cote A, B ou C) au Québec n’a pas progressé depuis », nous apprenait Radio-Canada en juin. Le déficit de maintien des actifs dépasse les 5 milliards ; les besoins sont criants — au contraire de ceux qui justifieraient un tunnel à deux étages reliant Québec et Lévis. « On n’a pas besoin d’une ligne d’électricité de 735 000 volts pour faire marcher un grille-pain », disait en mai Alexandre Turgeon, directeur général du Conseil régional de l’environnement (CRE) de la Capitale-Nationale, avant d’ajouter que « non seulement les besoins ne sont pas là aujourd’hui, mais [qu’]ils vont être de moins en moins importants d’ici 2030-2035 ». On sort des milliards pour des besoins fictifs, mais trop peu pour des besoins réels, documentés, urgents. Chaque jour qui passe sans qu’on investisse suffisamment dans les infrastructures scolaires (sans parler du milieu de l’éducation lui-même) empire la situation.

Le temps d’une poignée de navetteurs est-il à ce point précieux qu’il mérite qu’on délie autant les cordons de la bourse ? François Legault se plaît à se poser en bon père de famille. Or, si les écoles et le troisième lien étaient deux enfants assis à sa table, notre premier ministre donnerait à peine de quoi changer ses souliers troués au premier, mais offrirait une rutilante BMW au second. Ce n’est pas le plan de société dont nous avons besoin.

Depuis l’abolition des postes de commissaires, les parents n’ont plus personne vers qui se tourner pour dénoncer ces chamboulements, qui obligent ironiquement leurs enfants à quitter la maison à l’aube pour passer du temps dans le trafic ! Pourtant, l’ex-présidente de la CSDM, Catherine Harel Bourdon, le martelait déjà il y a huit ans : « En infrastructures, ça devrait être la priorité : les écoles d’abord. » 

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